Livre II – Haru – Celle qui écrivait sur les murs

Celle qui écrivait sur les murs.
Haru – An 1

Il était déjà tard et Dante s’apprêtait à aller se coucher quand la sonnerie de l’interphone résonna dans l’appartement, étonnement insistante. A cette heure avancée, cela ne laisser présager qu’une mauvaise nouvelle. Il jeta un regard vers la porte de la chambre où dormait Haru, retenant son souffle, attentif au moindre bruit qui pourrait en émaner. Hélas, comme il s’y attendait, les pleurs de l’enfant ne tardèrent pas à se faire entendre et il secoua la tête, agacé, avant de se diriger vers le hall d’entrée pour faire cesser ce bruit insupportable.  Ce visiteur nocturne ne semblait pas se décourager, redoublant ses appels et le bruit mêlé aux pleurs du petit garçon firent naître un début de migraine dans le crâne du Premier Conseiller Impérial. Il appuya sur le bouton de l’interphone en soupirant, faisant apparaître sur l’écran le visage inquiet de son meilleur homme.

« Résidence Tel’Dalen,  j’espère pour vous qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort, sinon… »

« Lord Tel’Dalen, je m’excuse de vous réveiller à cette heure mais il s’agit d’une urgence. » Ezalk Frenth se tenait droit face à la caméra de surveillance, il avait reculé d’un pas pour que Dante puisse mieux le voir sur son écran et gardait une expression sérieuse et fermée, prêt à affronter la tempête. Déranger le Premier Conseiller Impérial chez lui était déjà une grave entorse au protocole, mais au beau milieu de la nuit, cela tenait du suicide. Pourtant, les informations qu’on lui avait transmises quelques heures plus tôt ne pouvaient souffrir aucun retard. « Il s’agit de… »  Il jeta un œil aux alentours et secoua la tête.

« Montez. » Dante déverrouilla l’accès à l’ascenseur privatif qu’il partageait avec deux autres appartements de haute sécurité et retourna vers la chambre d’Haru. Les pleurs s’étaient apaisés  et quand il ouvrit la porte il vit Askeli, son ssi’an, marchant de long en large dans la chambre, berçant l’enfant. Il leva la tête vers son maître, l’air interrogateur et soucieux.

« Que ce passe-t-il? » Askeli remit Haru dans son lit et le borda. « Il est tard… »
Dante s’avança vers le berceau et sourit, caressant la joue de l’enfant qui s’était rendormi. « Rien de grave, va te recoucher, Ezalk a dû oublier de me donner un dossier et tu connais son professionnalisme…»

« Ezalk? Sir Ezalk Frenth?  Ici!? » Askeli se mordilla les lèvres, de plus en plus inquiet, il connaissait bien cet homme et le craignait un peu, toujours porteur de mauvaises nouvelles. « Quelle catastrophe ce sombre individu va-t-il encore vous annoncer? »

« Oui, Sir Frenth en personne. Et tout ceci ne te concerne en rien, petite nourrice. » L’homme, de petite taille et à la carrure d’athlète, s’inclina vers Dante, non sans avoir lancé un petit sourire moqueur en direction du ssi’an. « Je dois vous parler… en privé, il s’agit des Ol’Daerl… Ioline Ol’Daerl. »

Ce nom si familier à Dante le fit frissonner. Il sortit de la pièce, faisant signe à l’homme de le suivre et se rendit dans son bureau. Une fois seul avec Ezalk il ferma la porte et sans attendre le questionna sur l’objet de sa visite, de plus en plus nerveux et agacé. « Vous avez des informations sur les assassins d’Ioline? » La voix de Dante était froide, pleine d’une colère contenue qui ne demandait pas grand-chose pour exploser enfin. Il n’avait jamais accepté la thèse officielle de la mort de la plus jeune sœur de Merrick, assassinée par un dissident Azurien deux ans auparavant sans que l’on  puisse retrouver son cadavre.

« J’ai mieux, je sais où elle se trouve. »

« Et c’est pour m’annoncer l’emplacement de sa tombe que vous réveillez toute ma maison?! C’est plutôt Lord Merrick Ol’Daerl que cela concerne!» La migraine de Dante allait en s’amplifiant, le rappel de ce douloureux évènement et de tout ce qui avait suivi lui serrait le cœur. Il se mit à marcher de long en large dans la pièce, sans un mot, à moitié perdu dans ses pensées. Tout ce qui concernait la famille Ol’Daerl était un sujet sensible qu’il fallait aborder avec tact. Ezalk le savait et il alla s’installer dans un des fauteuils qui meublaient la pièce, attendant qu’il se calme un peu. Il connaissait Lord Dante depuis des années et lui était entièrement dévoué mais il redoutait ses éclats de colère, le plus souvent dus à l’émotion. Ce qu’il s’apprêtait à lui dire pouvait bouleverser Gariath jusqu’au tréfonds de l’Empire.

A cet instant, deux petits coups frappés à la porte interrompirent Dante dans ses allées et venues. Askeli entra dans la pièce avec deux tasses de thé fumantes sur un plateau. Il le plaça sur le bureau et se tourna vers Dante pour l’enlacer brièvement et lui murmurer à l’oreille. « Haru s’est rendormi, si vous avez besoin de moi, je serai dans sa chambre, mais n’hésitez pas, je suis là pour vous, vous le savez. » Puis il sortit de la pièce.  Ezalk était reconnaissant au ssi’an d’avoir un peu apaisé l’atmosphère, il aimait à le taquiner, mais il était le premier ssi’an en qui il avait une totale confiance. Il prit la tasse de thé posée à côté de lui et en but une gorgée afin de se redonner une certaine contenance et commencer son compte rendu.

« Ce matin, des agents de l’Ipssia division Nord partis faire une tournée d’inspection près de Moelna, suite à des rumeurs de disparition d’orphelins dans le secteur, sont tombés sur deux gamins dans un sale état. Ils n’avaient aucun identifiant et se seraient échappés de l’Institut du Gouelmanh où ils étaient serviteurs. Il s’agit d’un lieu d’internement privé pour patients avec d’un lourd passé psychiatrique. D’après eux, l’institution serait une sorte de  prison, les malades y sont maltraités, ils emploient des orphelins de manière illégale et les traitent bien moins que des kofus. Ils feraient, toujours d’après leurs dires, des expériences sur les malades et les pauvres hères qui ont le malheur de frapper à la porte pour demander l’hospitalité. Il semblerait que certains de ces pensionnaires aient été internés de force par leurs familles, très influentes. » Ezalk se permit une remarque personnelle en haussant les épaules. « Cela ressemble à un lieu tout droit sorti d’un roman d’horreur du début de l’ère Yahtse Erin si vous voulez mon avis. » Mais voyant le regard dur de son supérieur, il reprit son récit sans plus s’écarter du sujet. « Les agents de l’Ippsia les y auraient directement ramenés si ces derniers ne s’étaient pas dits porteurs d’un message à l’attention de Lord Dante Tel’Dalen et n’avaient réclamé protection au nom, je cite, des lois ssi’aniques offrant protection et assistance à l’orphelin en danger de mort. L’un d’eux avait la mâchoire fracturée et plusieurs côtes cassées. Vu les blessures plus anciennes qu’ils portaient sur le corps, on peut certifier qu’une partie de leur histoire concernant leur mauvais traitements là-bas est vraie. Ils ont été amenés au centre Ipssia Nord pour être soignés et interrogés. Le plus âgé vous a réclamé à corps et à cris, ce qui a fini par intéresser notre agent en place à Moelna, le Lieutenant Midarna Palen’Dir. Elle s’était rendu dans les locaux de l’Ipssia pour collecter des informations concernant un trafic d’armes antiques dans le secteur. Le jeune homme lui a alors parlé d’une Ioline, internée de force il y a trois ans de cela et dont il devait délivrer le message à Lord Tel’Dalen. Il ne veut parler qu’à vous et à personne d’autre de ce message. Ioline est un prénom très peu courant qui a tout de suite intéressé notre agent. La description physique de la jeune femme correspondait à celle de l’alerte que vous aviez lancée afin de recueillir la moindre information la concernant. Elle m’a contacté immédiatement et me voilà … »
Dante resta silencieux quelques instants. Il plongea son regard dans le liquide ambré de sa tasse et émit un claquement de langue. « Faites annoncer que leurs corps ont été repêchés dans la rivière en amont du Sanctuaire de Moelna et amenez-les à l’endroit habituel pour que je les interroge en personne. J’y serai demain matin à la première heure. » Il reposa sa tasse sur le plateau sans y avoir bu et regarda l’homme assis face à lui. « Ezalk… Si elle est encore en vie… »  Mais il laissa sa phrase en suspens, craignant d’en entendre la fin.

« Alors le Général Byron Ol’Daerl aura des comptes à rendre, non seulement à l’Empire, mais à Azcor tout entier. »

Dante hocha simplement la tête et raccompagna l’homme vers la sortie. Il était soucieux mais essaya de n’en rien laisser paraître, ne voulant pas alarmer son subalterne. Cette révélation, si elle était juste, pouvait faire à nouveau basculer le pouvoir. Bien qu’il soupçonnât que certains conseillers fussent compromis dans des affaires plus ou moins graves, la stabilité de l’empire passait avant tout et il ne pouvait permettre une nouvelle période de chaos après cette guerre si dure dont l’Empire se remettait à peine, pas maintenant et surtout pas sans preuves concrètes.  Près d’une année s’était écoulée depuis la destruction d’Azuria et la fin de la guerre, les peuples d’Azcor reconstruisaient leur monde, essayant d’oublier ce drame, mais tous savaient que cette nouvelle paix était fragile.

Dante avait, dans le plus grand secret, mené une enquête sur le général Ol’Daerl. Il était persuadé que quelque chose n’allait pas dans cet accord passé avec Onassis, la planète ennemie et Minerva qui avait toujours été neutre dans ce conflit, afin de joindre toutes les forces en présence et annihiler Azuria. Les semaines qui avaient précédé ce tragique évènement étaient encore confuses dans son esprit et la seule chose dont il se souvenait après la tentative d’assassinat qui l’avait cloué dans ce lit d’hôpital durant tout le temps des négociations et la campagne de dénigrement du peuple Azurien était encore un peu floue. Seul restait ce sentiment de malaise et d’incrédulité. Comment les Garians avaient pu accepter de soutenir une telle chose? Il ne croyait pas aux chiffres du referendum publiés dans toute la presse pour donner une légitimité à cette atrocité. Grâce à Ezalk et d’autres hommes et femmes en qui il avait toute confiance, il avait réussi à découvrir certains accords passés entre les différents partis, mais n’avait encore trouvé aucune preuve accablante contre Lord Byron Ol’Daerl.

L’homme était puissant et dangereux et Dante devait faire plus qu’attention aux accusations qu’il allait lui porter. Sa place en tant que Premier Conseiller Impérial était encore discutée, certains lui refusant toute légitimité, l’accusant d’avoir bénéficié d’un passe-droit en tant que neveu de la défunte Impératrice. Toutes ses actions étaient épiées, scrutées, analysées, à la recherche de la moindre erreur, il se savait lui-même espionné et devait agir au plus vite. La visite d’Ezalk pouvait alerter le Général. Il lui fallait quelque chose de concret, une raison pour laquelle cet homme pourtant si respecté, avait basculé dans la haine et l’horreur, au point de détruire une planète entière. Pourquoi, alors qu’Onassis était l’ennemi, avait-il mené une telle campagne contre Azuria, la tenant responsable de tous leurs maux? Les traités ne parlaient que de raser cette civilisation qui avait fait plonger le monde dans une guerre sans fin, mais pas de détruire la planète entière. Que s’était-t-il passé? Il y avait une raison, une raison innommable que seule Ioline, si elle était encore en vie, pourrait expliquer.

Repoussant ces sombres pensées au lendemain, il poussa doucement la porte de la chambre d’Haru et y trouva Askeli installé dans un fauteuil en train de lire à la lumière de la lampe de chevet. Ce dernier leva la tête et sourit à son maître avant de poser son doigt sur ses lèvres et de sortir le rejoindre sans réveiller l’enfant. Il passa ses bras fins autour de Dante et se serra doucement contre lui.  « Vous êtes inquiet. » lui murmura-t-il. Il se mit sur la pointe des pieds et l’embrassa, un petit sourire moqueur aux lèvres. « Et pas le peine d’essayer de me le cacher, je le sens. »

« Il faut croire que je ne peux rien te cacher … » L’embrassant en retour, il essaya cependant de garder un air calme et indifférent. « Demain je vais devoir partir tôt. Je ne rentrerai peut être pas avant plusieurs jours. Tu penses que tu pourras te débrouiller tout seul? Je demanderai au vieux Gill de veiller à ce que vous ne manquiez de rien. »

Askeli soupira et se blottit contre Dante, un peu boudeur. « Comme vous voulez… » Il n’était pas rassuré quand Dante était loin mais savait qu’il ne pourrait jamais le retenir. S’ il partait sans lui, c’est qu’il avait des choses importantes, voire dangereuses à accomplir. « Faites attention à vous, j’ai failli vous perdre une fois, je ne voudrais pas revivre ça …. »

Sans relever cette dernière remarque Dante tourna les talons et se dirigea vers sa chambre.

« Il est tard, allons nous coucher. »

[…] A suivre

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2 Comments (+add yours?)

  1. Aki
    Feb 11, 2013 @ 18:09:05

    C’est toujours un plaisir de te lire et d’en apprendre plus sur Gariath, même si je ne commente pas beaucoup (je passe environ 2 fois/semaine). Les passages que tu livres ici fourmillent de détails, l’univers est très développé, et l’intrigue pousse à vouloir en savoir plus, j’adore !
    Bon courage pour tout ce qu’il te reste à écrire !

    Reply

    • nylh
      Mar 03, 2013 @ 19:23:05

      Merci, j’ai encore je ne sais combien de centaines de pages à écrire si je veux terminer ces livres … mais je ne sais pas si j’ai envie d’en voir la fin. Du coup je rajoute un tas de chapitres et de personnages que je n’avais pas prévu au départ. Heureusement que je ne livre pas ces chapitres de façon chronologique sinon ça serait un beau chaos ^^;

      Reply

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