Livre II – Haru – Celle qui écrivait sur les murs (2)

Celle qui écrivait sur les murs ( suite)
Haru – an 1

***

La nuit lui parut courte tant son sommeil fut agité. Aux petites heures du matin, il ouvrit les yeux et caressa la joue d’Askeli qui souriait jusque dans son sommeil. Il hésita un peu et se leva sans faire de bruit, préférant écourter les au revoir. Il se prépara à la hâte et alla voir dans la chambre de Haru. Depuis que cet enfant était entré dans sa vie, c’est comme si une partie de lui lui avait été rendue. Il ne se l’expliquait pas mais il se sentait investi d’une mission. Comment expliquer à Haru, quand il serait en âge de comprendre, qu’il avait laissé la folie d’un homme balayer une civilisation aussi avancée et ingénieuse que la sienne, sans rien faire? Comment le regarder en face en lui disant que par sa faiblesse, il avait laissé faire? Il portait le poids de cette culpabilité sur ses épaules depuis trop longtemps et essayait de ne pas trop fonder d’espoir dans les informations qu’il avait reçues la nuit dernière. Comme s’ il avait senti son angoisse, Haru ouvrit les yeux et se mit à gémir un peu, tendant les bras vers Dante qui ne se fit pas prier pour le prendre tout contre lui et le bercer, rassuré par la douce chaleur de ce tout petit corps. Après plusieurs minutes, sentant qu’il s’était rendormi, il le recoucha et quitta l’appartement pour se rendre au sous-sol de l’immeuble où l’attendait son chauffeur.

***

Pol était attablé devant un plateau repas que son gardien lui avait apporté quelques minutes plus tôt, dans la petite chambre sans fenêtre où on l’avait enfermé depuis l’aube. Il regardait la nourriture avec envie mais n’osait pas entamer son repas, soucieux du sort de Bahni, son meilleur ami, qu’il n’avait pas revu depuis qu’on les avait transportés ici. Il renifla un peu et s’essuya dans sa manche, regardant autour de lui dans l’espoir de trouver une sortie, mais la pièce, bien que confortable, n’avait pas de fenêtre et son unique issue était gardée par un homme qui semblait bien peu commode. Piquant du bout de sa fourchette la tranche de glette fumante, il glissa sa main dans sa poche pour vérifier que le message dont il était porteur s’y trouvait encore. Sa seule chance de survie se dit-il. Le Lieutenant Midarna avait été difficile à convaincre, mais la force de persuasion de Pol et l’état de santé de Bahni avaient fini par convaincre la jeune femme de contacter ce fameux Lord Dante dont il ne connaissait rien d’autre que le nom. Rassuré de sentir ce précieux morceau de papier sous ses doigts, il se décida enfin à manger, se demandant si Bahni était aussi bien traité.

A peine Pol eut-il fini son repas, laissant quelques morceaux de choix de côté pour son ami, que la porte de la chambre s’ouvrit sur un homme immense, accompagné du Lieutenant Midarna qui semblait minuscule et bien frêle à ses cotés. Sans se présenter, il s’assit en face de lui et le fixa d’un regard sévère et glacial. « Sais-tu qui je suis? » lui demanda-t-il simplement après quelques minutes de silence tendu.

Pol essaya de fuir ce regard si froid mais se sentait comme attiré, incapable de lui résister. Sa bouche était sèche et il ne put prononcer un mot, secouant simplement la tête.

« Je peux être ton pire cauchemar, comme ton meilleur allié, à toi de bien répondre à mes questions. Ton nom, ton identifiant ssi’anique et le lieu d’où tu viens.»

Le jeune homme sentait une sueur glacée lui couler dans le dos et il dut faire un effort immense pour réussir à ouvrir la bouche. « Je … je m’appelle Pol, je ne connais pas mon identifiant et je viens de … » Le souvenir de l’institution dont il s’était échappé lui fit monter les larmes aux yeux et il prononça la fin de sa phrase dans un souffle rauque. « L’institut d’internement du Gouemanh, dans les Terres du Nord près du Sanctuaire de Moelna. Et je … je …. »

L’homme face à lui leva la main, lui signifiant le silence. « Et tu as demandé expressément à voir Lord Dante Tel’Dalen. Pourquoi? Quel est ton but? »

Reprenant un peu courage, Pol se redressa sur son siège, l’air buté. « Je ne le dirai qu’à ce Lord! »

« Sais-tu qui il est? »

« Quelle importance? C’est à lui qu’elle m’a demandé de parler! Je lui en ai fait la promesse! Elle m’a confié quelque chose pour lui en échange de son aide et je dois le faire! » Pol s’était à moitié levé de sa chaise et regardait l’homme avec hostilité. « Et… et… et vous ne me faites pas peur! Je ne parlerai plus qu’à Lord Dante Tel’Dalen! Allez-vous faire voir! Je veux voir ce Lord et personne d’autre! Et si vous refusez, je n’hésiterai pas à…» La colère avait remplacé la peur et il sentait qu’il n’avait plus rien à perdre. S’ils le tuaient, alors il mourrait en ssi’an libre, plutôt qu’en esclave dans cet asile puant. Mais l’image de son ami blessé lors de leur fuite lui revint en mémoire et il se calma un peu, avant d’ajouter. « Je veux savoir ce que vous avez fait de Bahni. »

Le lieutenant Midarna qui se tenait en retrait jusque-là s’était avancée et d’une main ferme, obligea le garçon à se rasseoir. « Lord Dante Tel’Dalen est le Premier Conseiller de l’Empire et tu l’as en face de toi! Alors un peu de respect! »

Epuisé et à bout de nerfs, Pol se rassit sur sa chaise et croisa les bras, sceptique. « Et qu’est ce qui me prouve que vous êtes Lord Dante Tel’Dalen? » Il ne semblait pas le moins du monde impressionné par ce titre.

« Qu’est ce qui te prouve le contraire? » L’homme haussa un sourcil, amusé de la ténacité de ce ssi’an.

« Elle m’a dit … Elle m’a dit que je le reconnaîtrais par sa cicatrice à l’épaule. Alors à moins que vous ne puissiez me la montrer, je ne vous dirai plus rien. »

Un silence gêné s’installa dans la pièce et l’homme entama un dialogue silencieux avec le lieutenant Midarna qui semblait être en total désaccord avec lui. Un simple signe de tête eut raison de ses réticences et elle finit par aller se placer derrière Pol, tous ses sens en alerte, regardant l’homme déboutonner peu à peu sa tunique et laisser apparaître, s’étalant sur toute son épaule, une large cicatrice dont peu de gens connaissaient l’existence à part dans son cercle proche. Midarna grimaça un peu devant l’étendue de cette ancienne blessure à présent refermée et observa la réaction du garçon face à Dante. Le visage de Pol s’illumina soudain, voyant la preuve de l’identité de l’homme qu’il recherchait et il voulut se lever pour aller vers lui et enfin pouvoir raconter tout ce qu’il savait sur cette si gentille dame qui lui avait sauvé la vie, peut-être aux dépens de la sienne, mais la femme dernière lui le saisit par les épaules et le plaqua au sol, interprétant son mouvement comme une attaque contre le Premier Conseiller Impérial.

« Midarna! Relâche-le! » Dante rajusta ses vêtements. « C’est tout à son honneur de vouloir vérifier mon identité afin d’accomplir la mission qu’on lui a confiée et maintenant que les présentations sont faites, je veux entendre ce qu’il a à me dire. »

De mauvaise grâce le lieutenant s’exécuta. Elle n’aida cependant pas le Ssi’an à se relever, préférant prendre place à la table, le regardant d’un œil soupçonneux. « On va enfin pouvoir avoir le fin mot de cette histoire! » Le rire de Dante la fit rougir et elle s’excusa auprès de lui. « Je serais tout aussi heureuse de la savoir en vie, mais comment savoir si ça n’est pas un plan monté par quelques groupes rebelles en mal de reconnaissance. »

Dante secoua simplement la tête et reporta son attention sur Pol, attendant qu’il se soit remis de ses émotions pour le questionner. « Connais-tu le nom complet de cette Dame Ioline dont tu as parlé au lieutenant Midarna? »

Pol secoua la tête et fouilla dans sa poche à la recherche de son précieux message. « Au Gouemanh, ils renomment les pensionnaires et font en sorte qu’ils oublient leurs noms d’origine. Ils l’ont appelé Dame Louah Gimaran, mais c’est pas son vrai nom. Vous savez, elle est forte, très forte par rapport aux autres. Elle n’a pas oublié son nom, elle l’a gravé sur sa peau. Heureusement que les soignants ne l’ont pas découvert, mais elle me l’a montré, juste sous son pied. Ca a dû faire drôlement mal! Et puis elle m’a dit qu’elle l’avait écrit partout sur les murs de sa chambre, c’est vrai qu’il y a plein de symboles bizarres sur la tapisserie, mais je ne sais pas les lire. D’ailleurs personne à l’institut n’y arrive. C’est peut-être pour ça qu’ils la laissent faire. Faut dire qu’elle est docile par rapport aux autres alors ils la laissent tranquille et elle écrit partout sur les murs. C’est comme ça qu’on l’a surnommée la Dame qui écrit sur les murs. » Le flot de paroles de Pol semblait ne jamais se tarir, il avait tant à dire sur elle. Il sortit un morceau de papier usé de sous la table et le tendit à Dante. « Elle m’a donné ça pour vous, elle m’a dit, trouve Dante Tel’Dalen, c’est un Lord, il te protégera. Va au sanctuaire de Moelna et demande- le, les Sœurs sauront le trouver, il les a aidées pendant la Guerre. Si tu as un doute sur son identité, tu le reconnaîtras à sa large cicatrice sur l’épaule gauche, elle ressemble à une morsure de pilgane. Elle m’a dit, dis-lui aussi, quand tu lui donneras mon message, de se souvenir des vacances où elle s’est cassé la jambe en voulant vous suivre avec les autres dans la grotte de Kadira et comment vous l’avez portée sur votre dos pour la ramener en bas de la colline. »

Le papier au milieu de la table ressemblait à un morceau de tapisserie arraché à un mur, couvert d’une écriture fine et délicate que Dante identifia tout de suite. La grotte de Kadira… Il y avait une éternité qu’il n’avait pas entendu ce nom. Et à mesure que Pol parlait grandissait en lui la certitude que Ioline, la douce Ioline était encore en vie, quelque part, enfermée dans les murs de cet institution d’un autre âge. « Dis-moi, comment vous êtes-vous échappés? »

« Est ce que je peux voir Bahni? » Son expression de colère et de tristesse mêlées fit soudain peur à Pol qui commençait à douter pour sa sécurité et il souhaitait aussi éviter d’avoir à se remémorer les circonstances de cette évasion qui avaient failli coûter la vie à son meilleur ami.

Dante fit un petit signe de la tête à Midarna qui se leva pour sortir de la pièce. Pol, seul avec Dante, se recroquevilla un peu sur sa chaise. A présent qu’il avait eu tout loisir d’examiner l’homme face à lui, il se sentait minuscule et vulnérable face à cette haute stature et ce regard perçant, mais le Premier Conseiller semblait avoir oublié jusqu’à son existence dès le moment où il se mit à déchiffrer ce petit morceau de papier auquel Pol s’était raccroché durant ces dernières heures. Sans lui dans sa poche, le garçon se sentit encore plus fragile et commença à s’inquiéter de son sort et de celui de son ami. On les avait séparés depuis bien longtemps et il finit par croire que les gardes qui le retenaient ici avaient exécuté Bahni et que bientôt viendrait son tour, à présent que sa mission était achevée. Il jura entre ses dents et leva les yeux vers Dante, mais ce dernier ne fit pas attention, son esprit l’avait emmené loin de cette pièce, loin, au temps de sa propre insouciance et il s’efforçait de se rappeler ce code secret qu’Ioline lui avait appris au cours de ces vacances. Certains mots lui échappaient mais il avait réussi à comprendre en substance son message. Il finit par reposer le papier sur la table, le regard dans le vide.

La porte de la pièce s’ouvrit à nouveau sur Midarna, accompagnée d’un garçon bien plus jeune que Pol. Il avait été lavé et portait des vêtements propres, bien que trop grands pour lui, mais ils ne pouvaient cacher les multiples blessures, anciennes ou nouvelles, qu’il portait sur le corps. Un garde l’aida à s’allonger sur le lit, tant il était faible et Pol s’élança vers lui pour s’assurer qu’il avait été bien traité. Bahni faisait pitié à voir, mais son sourire, malgré son visage tuméfié, était sincère. « ‘ol! ‘ai pris un ‘ain! ’en avais ‘as ‘ris de’uis longtemps! »

Le bonheur qui irradiait du garçon d’avoir pris un simple bain était contagieux et Pol se mit à rire en lui serrant la main. « Et moi je t’ai gardé quelque chose à manger, c’est mou, t’auras pas trop à mâcher. » De voir Bahni sain et sauf, bien traité par ces gens si effrayants, lui redonna un peu d’espoir. Il avait à présent une dette envers eux, comme il en avait une envers Dame Ioline et il était prêt à les aider. Il s’assit sur le lit et prit une profonde inspiration, la main de Bahni toujours dans la sienne. « Le Gouemanh est un lieu vraiment horrible, je ne sais pas qui des pensionnaires ou de nous y était le mieux traité. Ils font des choses… » Il déglutit un peu, essayant de garder son calme. « Vous savez, les gens qui y sont enfermés ne sont pas tous des fous. Oh, y’a en beaucoup, mais pas ceux de l’aile sud. Ceux-là ils sont différents. On les entend hurler des choses que les fous ne pourraient pas dire. Alors pour les faire taire et les rendre dociles, ils leur font des choses, pour les tenir calmes, vous savez. Ils les attachent, les affament et les bourrent de calmants. Ils font des électrochocs aussi. Jusqu’à ce que leur cerveau grille. Ceux qui ne plient pas se suicident. Il y a des morts tous les mois presque. Mais d’autres les remplacent. Nous c’est pas mieux. Les soignants sont des sadiques. Ils nous frappent… enfin, pas trop moi, surtout Bahni parce qu’il est un peu lent. Ca les amuse de le voir pleurer. Il y a des gardes partout, et des mousga dressés pour attaquer tout intrus qui se trouverait dans les jardins autour. On est normalement affectés au nettoyage du rez-de chaussé avec Bahni, interdiction d’aller aux étages, et encore moins dans les quartiers réservés de l’aile sud, mais Junka est mort il y a trois mois, et il n’y avait plus personne pour laver les chambres du quartier des Dames. Alors un des soignants m’a dit d’y aller. C’est là que j’ai rencontré Dame Ioline. J’en ai vu des malades dans les salles de repos, qui déambulaient et parlaient aux murs, mais elle, c’était différent, dans ses yeux il y avait quelque chose, elle a l’air folle, mais elle ne l’est pas, elle s’est comme enfermée en elle- même. C’est le seul moyen qu’elle a de rester en vie là-bas. Elle était assise sur sa chaise, le dos à la fenêtre. J’ai eu un peu peur la première fois parce que d’habitude ils regardent dehors, mais pas elle. Elle était assise dans son fauteuil au milieu de la pièce et regardait la porte et tous ceux qui pouvaient entrer dans son sanctuaire. » Il pointa du doigt le morceau de tapisserie qu’il avait rapporté de ce lieu. « C’est comme ça sur tous ses murs, et même par terre, elle a écrit, gravé, dessiné, partout. Certains endroits au mur sont tellement pleins de ces symboles que la tapisserie a l’air noire. Au début elle me faisait un peu peur, elle ne parlait pas, me regardait changer ses draps et balayer et puis un jour elle m’a vu voler un fruit dans son plateau repas. C’était pour Bahni, pas pour moi, pour Bahni parce qu’il était malade et avait pas pu se lever pour aller manger ce matin-là! » Il serra plus fort la main du garçon dans la sienne, le regardant s’endormir. « Elle m’a parlé, elle m’a dit que je pourrais continuer à prendre dans son plateau si j’acceptais de l’écouter parler. Elle m’a dit que c’était ce qui lui manquait le plus ici, pouvoir parler à quelqu’un. Ne pas avoir à mendier ou à voler pour un peu plus de nourriture et juste l’écouter pendant que je nettoyais sa chambre, c’était l’aubaine. Alors elle a commencé à me raconter sa vie. Pour être honnête, je ne l’écoutais pas trop au début, j’étais inquiet pour Bahni, parce qu’il était tout seul en bas pendant que moi je faisais le ménage en haut. Mais je me rappelle de certaines choses qu’elle a dites. Elle parlait souvent de vous, d’un Lucianus et d’un Silmar. Elle parlait beaucoup de son fiancé aussi. Je me rappelle de lui parce qu’il était d’Azuria, j’ai trouvé ça bizarre au début, comment elle pouvait avoir un fiancé Azurian alors que c’était la guerre, mais elle avait l’air si heureuse quand elle parlait de lui, son regard brillait comme une étoile et elle riait même parfois. C’était étrange de la voir rire dans un endroit aussi malsain. Elle pleurait aussi souvent, mais c’était pas des larmes de tristesse, c’était autre chose, de la colère et de la résignation. J’osais pas trop lui poser de questions et j’écoutais, c’est tout, et puis de semaine en semaine j’ai appris à la connaître un peu. Elle était gentille, elle m’a raconté beaucoup de choses sur l’extérieur. Moi je suis né là bas. Bahni aussi. Alors dehors, on ne savait pas trop ce que c’était. Mais ça avait l’air si merveilleux! »

Le temps paraissait suspendu et tous dans la pièce écoutaient ce garçon raconter sa rencontre avec cette Dame comme si elle était une des déesses du panthéon d’Eriemeal en personne. « Et puis les surveillants ont commencé à se douter de quelque chose comme je mettais de plus en plus de temps pour nettoyer sa chambre. Le gros Foyun m’a surpris sortant de sa chambre avec un fruit dans les mains, j’avais la tête ailleurs, j’ai pas pensé à le cacher et il m’a attrapé par les cheveux et traîné au bas des escaliers. Il était furieux et disait qu’il était intolérable que je vole leurs nourritures aux pensionnaires, mais je crois que c’est surtout parce que d’habitude c’était lui qui le faisait. Gros comme il est, c’est pas les repas de l’institut qui l’ont engraissé! Bahni était en bas en train de cirer le plancher quand le Foyun a commencé à me frapper. Il a voulu se mettre entre nous et le gros lui a écrasé la tête contre le mur. Il lui a cassé deux dents. Là, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai vu rouge et je lui ai sauté dessus pour qu’il lâche Bahni, je l’ai mordu si fort qu’il a commencé à hurler. Les autres sont arrivés et ils nous ont séparés. Bahni et moi, on a été fouettés et frottés avec du sel. Ca les faisait rire de nous entendre supplier qu’ils arrêtent. Et puis … Le gros Foyun a commencé à faire des choses à Bahni, et ils m’ont forcé à regarder…» Pol se tut un instant, frissonnant à ce douloureux souvenir. Il prit la couverture au pied du lit et borda son ami, baissant la voix pour ne pas le réveiller. « C’est là que j’ai décidé qu’on devait s’enfuir, parce qu’ils allaient finir par nous tuer! Après ça, Foyun s’est mis à me surveiller de près. Mais il s’est vite lassé, par contre il a continué à faire ces choses à Bahni. La nuit il n’arrêtait pas de pleurer et de faire des cauchemars. Il fallait qu’on sorte de là, alors j’ai commencé à fouiner un peu, observer les gardes, les rondes de nuit, la sécurité. Deux semaines plus tard, j’ai vu que Foyun avait trouvé un nouveau jouet, Lakso. Lui n’est pas né ici, on l’a amené quand il était petit, c’était le fils d’une internée, quand sa mère est morte, ils l’ont fait travailler avec nous. Il a deux ou trois ans de moins que moi. Il est très mignon et il le sait, alors il en joue beaucoup. Il a beau avoirl’air jeune et innocent comme ça il adore manipuler les soignants et les surveillants en leur vendant ses charmes. Quand il a appris que le gros Foyun avait eu une promotion, au poste de surveillant en chef, il a cherché à se le mettre dans la poche, il savait ce qu’il faisait à Bahni et trouvait ça moche, parce que Bahni ne peut pas se défendre. J’ai profité de sa nouvelle grâce auprès des surveillants et du gros Foyun pour qu’il me fasse réaffecter au nettoyage des chambres des Dames. Il a cru que c’était pour pouvoir les voir toutes nues. Ca l’a fait rire et après ça il me demandait souvent de les décrire, pour qu’il puisse penser à autre chose quand le gros Foyun le besognait. »

Pol rougit violemment à ces mots, mal à l’aise. Il toussota et caressa la couverture qui recouvrait son ami, se redonnant un peu de contenance. « Au bout du couloir, il y a une porte, elle donne sur un escalier de secours qui mène au sous-sol. Les soignants l’utilisaient pour évacuer l’institut lors des alertes. Enfin, s’évacuer eux- mêmes… » Le regard de Pol se fit plus dur. Perdu dans son récit il ne regardait plus ni Midarna, ni Dante, essayant de se remémorer les moindres détails de son évasion. « J’ai revu Dame Ioline et lui ai parlé de tout ce qu’ils avaient fait à Bahni et qu’on allait s’enfuir. Je ne sais pas si j’aurais dû, mais j’avais besoin d’en parler à quelqu’un tant ça me rongeait de l’intérieur. Elle m’a juste souri et m’a montré une cachette sous une planche du parquet. Elle aussi avait voulu s’enfuir quand elle est arrivée. » Pol releva soudain la tête vers Dante. « Vous saviez qu’elle avait une mémoire visuelle exceptionnelle? » Sans lui laisser le temps de répondre il reprit son récit. « Dans le bureau du Directeur il y avait une carte d’évacuation de l’institut avec toutes les sorties. Elle s’en souvenait dans les moindres détails et l’avait recopiée sur un bout de papier peint arraché au mur. Elle me l’a donné. Elle m’a dit qu’à présent qu’Azuria n’existait plus elle n’avait plus aucune raison de fuir et attendrait la mort ici. J’aurais voulu pouvoir l’amener avec nous mais elle a refusé et au lieu de cela m’a proposé son aide pour nous enfuir. Il nous manquait la clé pour ouvrir la porte au bout du couloir et elle était dans la salle de repos des surveillants. Elle m’a dit qu’une fois que nous serions prêts à partir, elle allait faire diversion pour nous. En échange, je devrais lui promettre de vous apporter ce message. Il a fallu encore plusieurs jours avant que tout ne soit au point. Le jour convenu, j’ai dit à Bahni de commencer le lessivage près de la salle de repos des surveillants et de prendre son temps pour nettoyer. Je ne savais pas trop ce qu’elle allait faire. Elle m’a juste dit de me tenir prêt, juste après la distribution des repas du soir. J’étais avec Bahni en train de nettoyer quand on a entendu un hurlement…»

Bahni commençait à s’agiter dans son sommeil et un gémissement interrompit le récit du jeune homme. Il lui caressa l’épaule et remonta la couverture sur lui, semblant oublier tout ce qui l’entourait. Seul comptait le bien-être du garçon. Après quelques interminables minutes, un toussotement discret de Dante lui fit lever la tête et il sourit d’un air d’excuse. « Il est tout ce que j’ai. Je me suis toujours occupé de lui. C’est un peu comme mon petit frère… »

Dante ne dit rien, hochant simplement la tête afin de l’encourager à continuer son récit. Il comprenait parfaitement le sentiment qu’essayer d’exprimer ce garçon, mais il devait connaitre l’issue de cette tragique aventure et ne pas se laisser aller.

« On a entendu un hurlement. C’est pas nouveau, les gens qui sont enfermés là-bas crient beaucoup, mais celui-là c’était différent, je n’avais jamais entendu personne crier comme ça. Ca a comme réveillé les autres et ils se sont tous mis à hurler ensemble, c’était assourdissant. En plus des cris on entendait des bruits de verre brisé et des coups contre les portes et les cloisons. Les surveillants sont tous sortis de la salle pour voir ce qui se passait. Les pensionnaires semblaient déchaînés et il y a eu des appels au secours. Je crois que c’était Sir Darlek, un des médecins. A cette heure il faisait sa tournée d’inspection. Alors les autres sont tous sortis pour aller l’aider. C’était notre chance. Bahni faisait le guet pendant que j’allais chercher la clé. Je l’avais repérée depuis plusieurs jours. Je l’ai fourrée dans ma poche et je suis vite sorti. Dans les couloirs ça criait, ça donnait des ordres et ça courait de partout. Une vraie panique! Certains soignants avaient été attaqués par les patients. On s’est faufilés à l’étage. Personne ne faisait attention à nous. On est passés devant la chambre de Dame Ioline… » Pol eut un hoquet, et dut s’arrêter de parler. Il sentait les larmes monter à ses yeux alors qu’il se remémorait l’horreur de la scène qu’il avait entrevue. « Dame… Dame Ioline était par terre et hurlait, c’était son hurlement qui avait tout déclenché. Un soignant la maintenait au sol alors qu’elle se débattait et un autre la bourrait de coups de pieds en l’insultant pour qu’elle se taise. Il avait les bras en sang. Elle avait dû se défendre et le griffer. C’était la première fois que je la voyais leur tenir tête alors qu’elle avait été si docile. J’aurais voulu faire quelque chose pour elle, mais qu’est-ce que je pouvais faire?! » Il regardait Dante droit dans les yeux, l’air à la fois furieux et désemparé. « Qu’est-ce que j’aurais pu faire? » Pol n’attendait pas vraiment de réponse, et rien de ce qu’ils auraient pu lui dire n’aurait réussi à enlever le poids de la culpabilité qui pesait à présent sur ses épaules. Il avait accompli la mission qu’elle lui avait confiée, il avait trouvé Lord Dante, il avait sauvé Bahni et il savait que tous les deux seraient à présent en sécurité, mais il la revoyait, couchée sur le sol, rouée de coups par ses tortionnaires. Il n’avait rien fait. Pire, il l’avait abandonnée! « Si seulement vous pouviez la faire sortir de cet enfer… » Il avait exprimé sa pensée à voix haute et se figea, ne sachant pas trop à quelle réaction s’attendre de leur part. Midarna se contenta d’hocher la tête et de regarder en direction de son supérieur.

« Quand bien même je devrais faire raser cet endroit, elle en sortira! » Dante s’était relevé et dominait la pièce de toute sa hauteur. « Je te sortirai de là, petite sœur… » murmura-t-il, le regard à nouveau perdu dans le vague.

« Je reconnais bien là votre détermination, mais avec tout le respect que je vous dois, Lord Dante, il faudrait que cette évasion reste discrète. Les enjeux sont bien trop grands pour nous permettre un quelconque coup d’éclat. » Ezalk était entré dans la pièce sans que personne ne le remarque et avait pris place dans un coin de la salle, les bras croisés. Il affichait son éternel sourire à demi moqueur, mais sa voix était calme et posée. « Les corps de ces deux jeunes gens ont été repêchés ce matin dans la rivière en amont du Sanctuaire de Moelna, comme vous l’aviez souhaité, c’est un vieux pêcheur parti en barque pour lever ses filets qui les a trouvés à l’aube. Les autorités ainsi que la presse locale en ont été informées. A présent que tout risque est écarté du coté du Gouemanh, je vous suggérerais de penser à un plan plus en finesse afin d’extraire Dame Ioline de cette endroit. »

« Je suis volontaire pour une mission d’infiltration. » Midarna s’était postée face aux deux hommes. « Le seul moyen de la faire sortir est d’y rentrer. J’ai un peu entendu parler de cet endroit par les gens du coin. Il est très surveillé, sa mission officielle est de tenir à l’écart les citoyens Garians trop dangereux pour l’Empire, les malades mentaux et autres psychotiques. Si ces deux-là en sont sortis vivants, je dois bien pouvoir faire de même! Et malgré tout le respect que je vous dois, Lord Dante Tel’Dalen, je refuse d’entendre toute réponse négative de votre part! Le temps presse.»

La détermination dans le regard de la jeune femme finit par convaincre Dante. Il savait que le temps ne jouait pas en leur faveur. Qui sait combien de temps Ioline pourrait encore tenir dans cet enfer? « Vous avez carte blanche, cependant, personne, pas même au sein de vos équipes, ne doit savoir le vrai nom de … » Il jeta un regard vers Pol. « Dame Louah Gimaran. Si jamais le Général en avait vent, qui sait quelle autre folie il pourrait commettre? »

(Chapitre suivant : Le jour se lèvera-t-il encore demain ? )

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2 Comments (+add yours?)

  1. Aki
    Mar 03, 2013 @ 20:22:44

    J’ai beaucoup aimé ce passage, avec un changement de point de vue, tel que le gamin qui raconte. Questions : cette institution existe au grand jour pour l’Empire ? Ou est-ce un établissement fantôme ? Et pourquoi Dante ne peut se permettre d’intervenir de façon “directe” : pour ne pas révéler la présence d’Ioline (et donc la mettre en danger) ou pour ne pas faire de scandale ?

    Reply

    • nylh
      Mar 04, 2013 @ 08:49:55

      L’institution du Gouemanh est l’un des plus vieux lieu d’internement psychiatrique de l’Empire. Cependant, avec le temps et la guerre, sa gestion s’est fortement détériorée. A la base il avait pour mission d’écarter de la société garianne les éléments trop dangereux mais dont les famille refusaient “l’élimination” et où moyennant finances, ils pouvaient finir leur vie.
      Avec tout les conflits qui ont égrainés la société garianne au cours des décennies passées, les contrôles sur cette institution “respectable” se sont espacés, et les nouveaux directeurs ont su tirer partie de cette plus grande liberté, en acceptant de plus en plus d’internement forcés sans être trop regardant sur la santé mentale de leurs pensionnaires. C’est là que certains grandes familles gariannes ont fait interner officiellement ( ou disparaitre, moyennant finances ), pour divers prétextes, certains de leurs membres ou les personnes gênantes pour leur ascension sociale. Au final, le Gouemanh, ne garde qu’en façade une réputation d’asile psychiatrique respectable.
      Quant à une intervention directe de Dante, c’est impossible. Nous sommes juste après la destruction d’Azuria et la fin de la Grande Guerre. La paix est fragile et le Général Ol’Daerl a encore beaucoup d’influence sur le gouvernement. Il tient Dante à l’œil. Toute action directe de sa part pourrait être dangereuse pour lui et les siens. Les “accidents'” ne sont pas rares.
      Peu avant la destruction d’Azuria, la mère et la grande sœur de Ioline et Merrick ont été, selon les déclarations du Général, assassinées par des soldats Azuriens. Quant à Ioline elle fût officiellement portée disparue, enlevée par les Azuriens. Cet événement est à l’origine de toute la campagne de propagande contre le peuple Azurien mené par le Général Ol’Daerl, son propre père, et qui a entrainé la destruction de la planète.
      D’où l’importance de sortir Ioline de là ….

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