Livre II – Haru – L’enfant des ruines

(( Je suis de bonne humeur tiens, alors voilà un gros gros bonus, 10 pages de Gariath, pour une fois c’est le chapitre entier et finalisé ))

An 14

« Ce ne sont que des bruits de couloir Lucy, tu ne devrais pas y prêter attention. » Installé à une table de la cafétéria déserte, Merrick buvait sa tasse de café, essayant de modérer l’enthousiasme de son ami.  Ces derniers jours avaient été tendus au Palais, depuis la découverte de deux des ouvriers qui travaillaient sur le chantier ouest, errant dans les galeries, tenant des propos totalement incompréhensibles. La nouvelle avait fait le tour du Palais et les rumeurs les plus folles sur les causes de cette soudaine démence avaient enflammé les conversations un peu partout dans les couloirs.
« Mais ces hommes ont parlé d’esprits vengeurs et de fantômes. Ne trouves-tu pas cela excitant ? Et d’après ce qu’on raconte, d’autres ouvriers auraient aperçu des formes blanches se promener dans les ruines de l’aile ouest ! »

« Rumeurs que tout cela ! » Merrick haussa les épaules, ne souhaitant pas poursuivre la conversation.

« Merry, mais où est passé ton esprit d’aventure ? Et puis Dante est déjà en train de prendre des mesures pour sécuriser la zone. Si nous n’y allons pas maintenant, on ne pourra pas tirer ça au clair. »

« On ? » Merrick reposa sa tasse brusquement, renversant le reste de son café dans son plateau. Que Lucianus veuille satisfaire son intarissable curiosité était une chose, mais qu’il tente de l’entraîner dans cette entreprise était inadmissible. « Lord Lucianus Roman’Arkel ! Dois-je vous rappeler comment s’est terminée votre dernière expédition, lorsque vous vous êtes mis dans la tête de débusquer l’igotia fantôme des grottes de Giran ? »

Le vouvoiement soudain de son meilleur ami et le rappel de cette fâcheuse aventure lui firent monter le rouge aux joues. « C’était il y a des années et puis ce ne sont pas des grottes Sigméennes, mais une partie du Palais. » Il croisa les bras, l’air buté. « Et puis ça ne t’intéresse pas de savoir toi, si le Palais est vraiment hanté ? Après tout, cela ne serait pas si impossible que cela que cette partie-là soit hantée vu tous les morts qu’il y a eus et dont on n’a jamais pu retrouver les corps jusqu’à présent.»

Merrick leva les yeux au ciel et soupira. Il restait ferme sur sa position. « Non. Et quand bien même, à quoi cela t’avancerait-il de le savoir ? Laisse donc ces morts reposer en paix !» Il se leva et débarrassa son plateau. « Si Dante est en train de faire interdire l’accès à cette partie du Palais, ça n’est pas pour rien. Cet endroit est dangereux. Tant qu’une enquête approfondie n’aura pas été menée, la zone est fermé à tous, et le fait que tu sois le meilleur ami du Premier Conseiller impérial n’y changera rien ! Il s’agit probablement d’une bombe chimique qui n’aura pas explosé durant la guerre et que ces deux malheureux ont eu le malheur de rencontrer sur leur chemin. Les émanations de gaz  peuvent rendre fou. C’était d’ailleurs l’un des sujets de ta thèse.» Il espérait que cette explication des plus logiques achèverait de convaincre Lucianus de l’irrationalité de son entreprise, mais intérieurement il savait bien qu’il ne serait pas facile de lui faire abandonner son idée. Depuis leur première rencontre à l’Académie de Delm, il avait appris à connaître cet étrange Sigméen et à deviner ses pensées. Et celle qu’il soupçonnait tourner dans son esprit à cet instant même ne lui plut pas du tout. « N’y pense même pas Lucy… »

Un large sourire naquit sur le visage de Lucianus. « Oh que si Merry, merci de m’avoir rappelé cet exposé. » En tant que chimiste reconnu, quoi de plus normal qu’il assiste l’équipe chargée d’enquêter sur cette étrange affaire, si comme le suggérait Merrick, il ne s’agissait que d’émanations toxiques. « Je vais de ce pas aller en discuter avec Dante. Une antique bombe chimique… Merrick tu es un génie ! » Il se leva, riant aux éclats, laissant à son ami le soin de ranger son plateau pour lui.

***

Dante n’avait pas été facile à convaincre. Il connaissait trop bien Lucianus pour ignorer que cette soudaine proposition d’aide n’était qu’un prétexte. Mais l’aide de cet expert en poisons et armes chimiques serait d’une grande aide, si comme tous le soupçonnaient, il s’agissait d’un vestige de la Grande Guerre qui avait pris fin il y a à peine quinze années. Mais ce qui avait été trouvé dans les poches des deux malheureux n’était pas pour rassurer le Premier Conseiller. Le Palais avait été bâti sur les ruines de l’ancienne Citadelle Pourpre, demeure ancestrale des plus grande dynasties Gariannes avant que ne s’abatte sur elles quelques courroux divins qui les avaient annihilées lors de la Premier Apocalypse. Les sous-sols du Palais Impérial regorgeaient de galeries secrètes où de temps en temps étaient découverts quelques vestiges issus du passé de ces grandes familles. Mais jamais encore n’avaient été découverts des appareils en état de marche et des bijoux d’une telle valeur.

Il avait un étrange pressentiment concernant cette affaire. Depuis la disparition de son ssi’an un an plus tôt, il avait eu l’impression de devenir fou, le voyant partout et le faisant chercher en vain dans les moindres recoins de l’Empire, sans résultat, allant de fausses pistes en espoirs déçus. Sans pour autant abandonner les recherches pour retrouver Haru, il s’était jeté à corps perdu dans le travail et les affaires Impériales, ne prenant que peu de repos. Lorsque Lucianus avait débarqué dans son bureau, il était en train de sélectionner une équipe réduite d’hommes de confiance. Tout ce qui concernait la Citadelle Pourpre et ses anciens occupants était tenu secret. C’était aussi pour cela qu’il était réticent à laisser Lucianus fouiner dans les sous-sols, mais son idée de bombe était à prendre en compte comme elle était devenue la thèse officielle concernant cet incident. Il tenait cependant à superviser lui-même les recherches afin que rien ne filtre.

Le chantier était désert, l’équipe de déblayage qui travaillait le jour de l’incident avait été mise en quarantaine par mesure de précaution et les autres ouvriers avaient été renvoyés chez eux jusqu’à ce que la sécurité des lieux eût été établie. Un long cordon de sécurité barrait l’accès au site et deux sentinelles munies de masques de protection avaient été postées là, repoussant les éventuels curieux. Les rumeurs allaient vite au Palais, faisant concurrence au communiqué officiel de l’Empereur concernant une bombe toxique découverte par des ouvriers lors du chantier de restauration de l’aile ouest du Palais, et quelques badauds étaient là, espérant voir une de ces apparitions effrayantes dont tout le monde parlait.Dante les fit se disperser avant de passer le cordon, accompagné de Lucianus et trois autres hommes, Sosek qui travaillait souvent pour Dante sur des missions sensibles, accompagné d’Ariath, son fidèle coéquipier, entraîné à tout types de combat en zone accidenté. Il formaient ensemble un duo aussi efficace qu’inquiétant de par leur allure austère et leur manière de se déplacer, sans un bruit. Puis il y avait Orphéus, petit et tout aussi discret, même si c’était le genre d’homme qu’on s’attendait plus à trouver dans une bibliothèque que sur le terrain.

« Mettez vos masques et gardez un œil sur vos instruments. Au premier signe inquiétant, on se replie. Deux malades c’est déjà trop, compris ? » Joignant le geste à la parole, Dante plaça le masque filtrant sur son visage et mis en route son détecteur d’émanations toxiques. « Sosek, Ariath, allez explorer le passage nord, là où on a trouvé les hommes. Orpheus, vous vous occuperez des prélèvements au niveau du campement. Lucianus et moi irons dans le passage sud. Nous restons en contact constant. Je veux un rapport tous les demi cycles. Si vous trouvez cette bombe, n’y touchez pas. Marquez sa position et retournez au point de rassemblement. »

Les hommes hochèrent la tête, quelque peu tendus. Avant la tragédie qui avait conduit à la destruction de l’aile ouest et à la mort d’autant de Garians, c’était un lieu plein de vie, un refuge bien connu de tous. Une immense bâtisse de pierres blanche, s’élevant sur trois étages, tour à tour lieu de résidence des dynasties passées, administration militaire puis hôpital, dont il ne restait plus à présent que l’immense portail en pierre, moitié enseveli mais, miraculeusement rescapé des bombardements. L’endroit sentait la tristesse et la mort. Ils passèrent le seuil de ce qui restait du bâtiment pour déboucher dans un hall de taille moyenne, mais à ciel ouvert, dont les quelques murs encore debout étaient étayés de lourdes poutres, puis se dirigèrent vers le grand escalier qui menait dans les entrailles la citée d’Hélios. Toujours sans un mot les hommes descendirent plusieurs volées de marche qui les menait de plus en plus loin sous terre, puis traversèrent plusieurs salles nouvellement déblayées par les ouvriers, pour atteindre une salle immense où les ouvriers avaient établi leur campement.

Que ce soit une bombe ou un revenant, la tension était la même et l’atmosphère lourde et moite des galeries n’aidait en rien. La pièce était éclairée par endroit, donnant un aspect fantomatique aux ombres qui s’étendaient sur les murs. L’endroit était un véritable Palais souterrain, qui s’étendait sous une grande partie de la ville, et avait servi d’abris à de nombreux réfugiés garians lors des conflits armés qui avait secoué l’Empire au cours des siècles passés. Mais il était devenu leur tombeau lors de la Grande Guerre, piégeant des centaines de vies sous ses décombres. Les hommes se séparèrent au bout de la salle, non sans quelques dernières recommandations. Sosek et Ariath partirent de leur côté, Lucianus et Dante de l’autre, laissant Orpheus seul à l’entrée des galeries.

La salle où Orphéus commençait à faire ses prélèvements avait été aménagé par les ouvriers pour qu’ils n’aient pas besoin de remonter trop souvent à la surface, évitant les longs trajets entre les galeries et l’extérieur. L’endroit bien que sombre était confortable. Plusieurs tables avaient été installées, ainsi que des hamacs et des lits de camps. Ici et là quelques affaires personnelles comme des photographies de proches ou des livres. Il y avait même un grand poste de radio qui trônait dans le coin le moins exposé aux poussières. Avant de partir un ouvrier avait pris soin de le recouvrir d’un drap. Les hommes passaient des journées entières sous terre à déblayer les décombres et ces installations, bien que sommaires, étaient grandement appréciées. Armé de son détecteur, Orpheus passait les divers objets de la salle en revue, cherchant la présence d’émanations toxiques.

« Sosek, fait gaffe à pas te faire croquer les orteils par un revenant ! » Ariath avançait en sifflotant dans la galerie, lampe à la main. Trop terre à terre pour croire à toutes ces histoires de spectre, il prenait plaisir à se moquer de son ami, plus incertain.

« Plaisante pas avec ça… tu sais qu’il y a eu plus de deux cents personnes ensevelies là ? On avait ouvert toute l’aile ouest aux réfugiés et aux blessés. Il y avait même un hôpital de fortune. »

« Je sais tout ça, mais je ne crois pas en l’existence de fantômes venus chercher vengeance. »

« Moi non plus, mais je me dis que peut-être… » Sosek semblait soudain incertain, scrutant les ténèbres qui s’étendaient devant lui. « Peut-être que ceux qui ont péri sous ces décombres cherchent à communiquer avec nous. Tu sais, un dernier mot d’adieu, avant de pouvoir partir. »

Ariath s’arrêta et posa son bras sur l’épaule de son compagnon. Il savait qu’une partie de la famille de Sosek avait péri en ces lieux et s’en voulait un peu de s’être moqué ainsi. « Peut-être, mais peut-être ont-ils trouvé la paix et sont-ils partis depuis bien longtemps. Quand tout sera remis sur pieds, il y aura une immense cérémonie de commémoration et tu pourras alors toi aussi leur dire au revoir.»

Sosek hocha la tête sans rien dire. Depuis que les travaux avaient commencé, beaucoup d’ossements avaient été sortis de là et après identification, avaient été rendus à leurs familles afin qu’elles puissent définitivement faire leur deuil et tourner la page. Mais lui n’avait pas encore été contacté et il doutait de l’être un jour. Certains corps étaient trop abîmés pour qu’on parvienne à les identifier. « J’aimerais que ce soit vrai tu sais, que leurs esprit soient toujours là et qu’ils m’attendent pour que je puisse leur dire tout ce que je ne leur ai jamais dit. »

Ariath sourit simplement et donna une tape amicale sur l’épaule de son ami avant de poursuivre leur progression dans le long passage à demi effondré.

***

« Tu m’as l’air tendu, bien plus que tu ne le devrais, Dante. » Lucianus marchait au côté de son ami depuis maintenant plusieurs minutes. Le silence qui s’était installé entre eux lui pesait et il le sentait torturé par ses propres pensées. Probablement pensait-il encore à Haru et bien que Lucianus ne puisse comprendre cet attachement fusionnel à ce ssi’an, disparu depuis près de deux ans, il respectait la peine de Dante. Mais pour l’heure, il fallait se concentrer sur leurs pas et ne pas trébucher sur les décombres. « Que penses-tu que nous allons trouver là ? »

« Rien de bon. » Dante avançait à tâtons, le passage était étroit et certaines parties qui n’avaient pas encore été étayées menaçaient de s’effondrer à la moindre secousse. Quelque chose dans sa voix empêcha Lucianus de continuer la conversation. Soudain mal à l’aise, il se concentra sur son détecteur, épiant le moindre mouvement de l’indicateur, mais ce dernier restait immobile, le confortant dans l’idée que ce n’était pas une bombe qui avait provoqué ces effets sur les deux malheureux ouvriers..

« Lucy, tourne ta lampe par là, j’ai cru voir quelque chose. » La lumière se reflétait dans la pioche posée contre le mur, confirmant ce que le contremaître lui avait assuré. Les deux hommes travaillaient bien dans ce passage ce jour-là. Dante s’approcha du mur et le toucha du bout des doigts, fronçant les sourcils. « Ce mur est bien plus vieux que les autres. »

« A quoi le vois-tu ? » Lucianus s’était approché pour inspecter la paroi mais ne parvenait pas à faire la différence entre un mur ancien et une construction nouvelle dans cette pénombre.

« Si tu avais passé ton enfance, comme moi, à explorer le Palais de fond en comble, tu le saurais. Mais pour répondre à ta question, c’est de la pierre de Tolma. Celle qu’on utilisait autrefois pour les fondations. Maintenant on utilise de la pierre d’Omath, car la carrière de Tolma est épuisée depuis plusieurs centaines d’années. L’aile Ouest est la plus ancienne, elle a été construite sur les ruines d’un des grands temples de la Citadelle Pourpre. »

Lucianus eut un petit sifflement admiratif. « Pour moi une pierre est une pierre mais si tu le dis. Ça veut dire que nous sommes dans une galerie de l’ancienne citadelle ? » Sa voix trahissait son excitation et il eut un mal fou à se contenir. Il avait toujours rêvé de visiter cet immense bastion, demeure de la dynastie fondatrice de Gariath et dont ses livres d’histoire vantaient les merveilles.
Pour toute réponse, Dante hocha la tête, reprenant son chemin, la main suivant les contours de la paroi à la recherche d’une brèche. Si ses soupçons étaient fondés, il était possible que les deux ouvriers aient accidentellement ouvert un passage dans ce mur et découvert une salle cachée. Cela expliquerait le contenu de leurs poches. « Mais pas leur état. » pensa-t-il tout haut.

«Tu disais ? » Lucianus le suivait de près, éclairant du mieux qu’il le pouvait le sombre boyau dans lequel ils se trouvaient.

« Non, rien. Et ton détecteur, que dit-il ? » Il s’était arrêté devant une large ouverture dans la paroi et semblait hésiter devant la faible lumière qui en émanait.

« Rien du t… Bon sang Dante ! C’est quoi ça ? » Il braqua sa torche vers l’ouverture. « C’est… » Les yeux de Lucianus brillaient d’excitation et avant que Dante ne puisse le retenir il avait pénétré dans l’immense salle remplie de machines étranges, allant de l’une à l’autre, incrédule « Viens voir ça ! C’est incroyable ! De la technologie antique ! » Sa voix s’étrangla soudain devant la macabre découverte qu’il venait de faire. « Par tous les seins de Tulha la Grande ! Quelle horreur ! »

Dante avait suivi, se sentant vaguement nauséeux. La cicatrice sur son épaule le lançait de plus en plus, comme un avertissement. Il contourna une large console éclairée de petites lampes et se pencha sur le corps que Lucianus était en train d’examiner. « C’est pas vrai … » Quand Lucianus retourna le corps, découvrant une jeune femme dont les traits fins et anguleux lui rappelaient les tableaux anciens des dynasties passées, Dante émit une sorte de glapissement étranglé, levant son regard vers Lucianus.
Les yeux du Sigméen fixaient le corps, mais son regard était vide et sa peau, livide. « Ceux par qui la destruction est arrivée, dans trois prisons de verres ont été enfermés, entourés de leurs suivants, ils dorment d’un sommeil d’éternité que nul ne devra jamais troubler. » Ces mots, prononcés d’une voix sourde, sortaient de sa bouche, mais ça n’était pas la voix de Lucianus, c’était une voix qu’il connaissait, une voix qu’il n’avait pas entendu depuis une éternité.

« Qu’est-ce que tu dis ? ! » Dante regardait Lucianus, incrédule, refusant de croire ce qu’il avait entendu.

Lucianus secoua la tête, sortant enfin de sa soudaine torpeur.  « C’est.. » Il ne comprenait pas lui-même ce qu’il venait de dire et regarda les symboles gravés sur l’un des cercueils ouverts. « On dirait de l’ancien Garian, j’avais un peu étudié ça à l’Académie. »

Le sang à peine séché qui l’entourait et la pioche maculée à ses côtés ne laissait aucun doute sur les causes de sa mort, mais ce qui inquiétait le plus Dante, c’était d’où venaient les pas. « Tu as dit, dans trois prisons de verre… »

« J’ai dit ça ? » Lucianus se leva pour aller examiner ces étranges sarcophages de plus près, se détournant du corps. « C’est absolument fascinant, on dirait des suspenseurs temporels, tu sais que les plans de ces machines et toute l’ancienne technologie ont été perdus au cours de la Première Apocalypse. Tu imagines ce qu’on va pouvoir faire avec ça ! »

«Pas maintenant !  Bon sang Lucianus ! Concentre-toi un peu ! » Dante était sur les nerfs, le manque de sommeil de ces dernières semaines et l’angoisse permanente qu’il ressentait depuis la disparition d’Haru ne l’aidaient pas à conserver le peu de calme qui lui restait. Il avait envie d’étrangler le Sigméen. « Tu te rends compte de ce que ça signifie ?! Trois cercueils, un corps, trois places… un seul occupant… trois …un, trois… Tu as besoin que je te fasse un dessin ?! »

La gravité de la situation sembla soudain atteindre Lucianus. Dante avait raison, les trois cercueils étaient ouverts mais seul un corps avait été trouvé. Pire encore il ne s’agissait pas d’un corps momifié comme dans les autres sarcophages mais d’un cadavre, fraîchement tué. La pioche laissait penser que la responsabilité de cet acte incombait aux ouvriers, mais comment être sûr qu’il n’y avait eu qu’une seule occupante ? Il eut sa réponse sous la forme de quelques traces de pas qui partaient du corps de la jeune femme et se dirigeaient vers la sortie. « Dante … Je crois qu’ au moins une, si ce n’est deux,  de ces… herm… choses… sont parties faire un tour. »

***
Ils étaient presque arrivés au bout de la galerie, là où les deux hommes avaient été retrouvés, quand Ariath se figea, tous ses sens en alerte. Il éteignit la lampe et se colla à la paroi de la galerie, entraînant Ariath dans son mouvement. Il y avait quelque chose qui remuait au fond de la galerie. Son instinct d’ancien soldat lui criait qu’il ne s’agissait pas d’un animal. « Sosek, ne bouge pas et reste près de moi. Il y a quelque chose là-bas. » murmura-t-il à l’attention de son ami.

« Tu crois que c’est … » Sosek n’osait dire le mot, mais tous deux eurent la même pensée. Un spectre.
Ariath secoua la tête, refusant de songer à cette éventualité, et d’un signe de la main intima l’ordre à Sosek de se taire, avant de sortir lentement un de ses fiis de sa poche. C’était une lame légère et très tranchante, facile à projeter, sa meilleure alliée au combat. L’arme à la main, il leva prestement la lampe, éclairant le cul-de-sac devant eux. « On ne bouge plus ! » hurla-t-il.

Une silhouette petite et pâle se détacha dans le faisceau de la lampe. Ses cheveux emmêlés et son corps nu, maculé de poussière et de sang séché, offrait une vision terrifiante aux deux hommes, faisant monter en eux une peur irrationnelle. C’est alors que l’intrus bondit entre eux, cherchant à s’échapper, mais ce mouvement fut considéré comme une attaque et Ariath projeta sa lame, touchant la chose à l’épaule. Le cri qu’il émit retentit dans toute la galerie, un cri aigu comme celui d’une femme et dans la confusion, Sosek fit tomber sa torche, laissant leur assaillant disparaître dans les ténèbres de la galerie.

***

Dante était en train de s’énerver contre Lucianus quand le cri retentit. Comme un seul homme ils se ruèrent hors du sanctuaire pour porter assistance au reste de l’équipe. Un second cri, suivi d’une bordée d’injures, fusa alors qu’ils arrivaient au campement. Ils y trouvèrent Orpheus, une chaise levée au-dessus d’une forme à terre, immobile. Il semblait troublé, incapable de comprendre l’enchaînement des événements qui avaient suivi. « Il… Il a déboulé en hurlant de la galerie sud, couvert de sang ! Et je …Mince, vous croyez que je l’ai tué ? »
Bousculant Orpheus, Lucianus se précipita sur le corps allongé à ses pieds. La blessure infligée par Sosek était sérieuse et les coups de chaise qu’il avait reçus l’avaient plongé dans l’inconscience, mais il respirait. « Dante, appelle des secours. Orpheus, va me chercher des bandages, il doit bien y en avoir quelque part là-dedans ! » Sans vraiment savoir pourquoi, Lucianus sentait qu’il devait tout faire pour sauver cet silhouette nue et crasseuse, c’était inscrit dans sa peau, dans ses veines. Les notions de secourisme qu’il avait apprises durant la guerre lui revinrent immédiatement en mémoire et il se mit au travail.

Encore secoué par ce qui venait de se passer, Orpheus ne comprit pas tout de suite les ordres de Lucianus, s’attendant à être dirigé par le Premier conseiller Impérial et non pas par ce petit chimiste aux cheveux roses. Mais un regard de Lord Dante suffit à le ramener à la réalité et il se précipita à l’autre bout de la salle pour aller chercher la trousse de premiers secours qu’il avait repérée quelques temps plus tôt.

« Ça va aller, ça va aller petit. » Lucianus répétait ces paroles tout en prodiguant les premiers soins d’urgence, comme pour se convaincre lui-même. L’adolescent n’avait pas repris conscience mais il ne saignait plus.

«Elle a eu Orpheus ?! » Sosek ne distinguait pas bien le corps allongé sur le sol, à demi caché par la silhouette de Lucianus.

« Non crétin ! Je suis là ! » Orpheus revenait avec la trousse de secours et en sortit des bandages que Lucianus lui arracha presque des mains. Il tournait le dos aux deux nouveaux arrivants et c’était peut-être mieux ainsi. Si il avait croisé leur regard, il n’aurait plus répondu de ses actes, tellement la colère et le dégoût lui montaient aux lèvres. Mais il devait d’abord s’occuper du blessé. C’est Dante qui prit la parole, essayant d’apaiser la situation comme il sentait son ami se remplir de fureur à mesure qu’il bandait la plaie.

« Ariath, pourquoi as-tu sorti ta lame ? » La voix de Dante état glaciale.

L’ancien soldat regarda le Premier Conseiller Impérial sans trop savoir quoi répondre. Il avait suivi son instinct de survie et s’ils avaient tué cette jeune fille, il ne donnait pas cher de sa propre vie.
« Ariath a pensé à un rebelle, un pilleur de charnier, et il nous a sauté dessus avant qu’on ait eu le temps de voir à quoi il ressemblait. » Sosek, silencieux jusqu’alors, prit la défense de son ami. « Je vous prie de le pardonner Lord Dante. Il n’a fait cela que pour nous protéger. Comment aurions-nous pu imaginer croiser une…» Il se pencha sur le côté pour mieux distinguer les formes de ce qu’ils avaient pris pour une jeune femme et fronça les sourcils alors que ses yeux se posaient sur son entrejambe. « … un ssi’an ici. »

« Un ssi’an… » Dante sentit son cœur se serrer en pensant à Haru, mais se reprit vite. Il se pencha sur le corps de l’adolescent et dégagea son visage des mèches de cheveux sales qui le cachait. « Pas vraiment. Mais mieux valait qu’ils le croient.» se dit-il, lui-même refusant toujours de penser à ce que cet enfant des ruines pouvait être en réalité. Les dossiers qu’il avait eus le possibilité de consulter durant la guerre, avant la destruction d’une grande partie des Archives Impériales, mentionnaient l’existence d’une telle salle, et de ses occupants, mais il s’était toujours persuadé qu’il ne s’agissait que d’une légende. Personne ne savait, et personne ne devait savoir. Il se releva pour faire face à Sosek et Ariath. « Mais cela n’excuse en rien votre manque de sang-froid. Si je vous ai sélectionné pour cette mission très spéciale, c’est pour éviter ce genre d’incident. Je veux un rapport détaillé des faits cet après-midi sur mon bureau. Je statuerai sur votre sanction plus tard. En attendant fabriquez-nous une civière pour ce pauvre garçon. »

Ariath soupira de soulagement. Pas qu’il ne regrette pas son acte, mais maintenant qu’il savait qu’il n’avait pas tué cette créature, et mieux encore, qu’il ne s’agissait pas d’une jeune femme, il était au moins rassuré sur son devenir. Il hocha la tête en direction de Sosek, le remerciant intérieurement d’avoir pris sa défense et se dépêcha d’aller préparer une civière pour l’adolescent.

« Lucy, j’ai appelé Silmar. Il arrivera d’ici quelques heures, tu penses que ça ira ? »

« Mais pourquoi tu ne fais pas appel à un des médecins du Palais ?! » Lucianus avait retiré sa veste pour recouvrir le garçon et le réchauffer.

« Parce que je n’ai pas confiance en eux. Toute cette histoire est très sérieuse et je ne peux me permettre de laisser la moindre information filtrer. » Il eut un regard en direction des trois hommes qui composaient son équipe. « Avec ce qui est arrivé, je peux être sûr que ces trois-là tiendront leur langue… Ce qui vaut pour toi aussi Lord Lucianus Roman’Arkel. »

Lucianus hocha la tête sans dire un mot, le regard fixé sur le visage pâle de l’adolescent. Il lui caressa la joue, sentant la chaleur de sa peau. « A une condition… »

Dante écarquilla les yeux  « Tu veux me faire du chantage ?! »

« Pas vraiment, je veux juste être celui que tu chargeras de s’occuper de ce garçon. C’est important. Je ne sais pas pourquoi mais je sens que j’ai été mis sur son chemin pour le protéger. »

« Tu t’es mis de force dans mes pattes, oui. » Mais devant le sérieux de son ami, il sourit et lui tapota l’épaule. « Mais tu as raison, il n’y a personne d’autre ici capable de pouvoir le protéger aussi bien que toi. »

« Tout ce qui s’est passé ici restera secret. Mais … » Lucianus avait baissé la voix. « Ce sanctuaire, qu’est-ce que c’est ? »

Dante secoua simplement la tête en souriant. « Occupe-toi de ce petit d’abord, pour ce qui est de ce lieu, tu n’as pas à en savoir plus pour le moment. »

***

Lucianus était resté toute la nuit et une partie de la matinée suivante au chevet de cet étrange garçon après qu’il fût sorti de la salle d’opération, et personne, pas même Silmar, n’avait réussi à lui faire prendre une pause. Il commençait à s’assoupir, une main posée sur le bras du garçon quand ce dernier commença à bouger et à gémir. Lucianus sursauta et lui serra la main, d’un geste rassurant.

C’est alors que l’adolescent ouvrit les yeux et essaya de crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge sèche si ce n’est un râle rauque et douloureux. Il ferma les yeux, laissant s’échapper quelques larmes de ses paupières closes.

« Reste tranquille petit, tu as une commotion cérébrale, deux côtes cassées et tu risques de rouvrir ta blessure si tu bouges. » Il voulut se lever pour aller lui chercher de l’eau mais sa main fut prise comme dans un étau, entre les doigts du garçon. L’adolescent ouvrit les yeux, l’implorant silencieusement de ne pas le laisser seul et Lucianus ne put que se rassoire, passant son autre main sur la joue humide du jeune malade. « Shh… je vais te chercher un peu d’eau, tu te sentira mieux après. Je reste dans la pièce. Tu vois, la carafe est  là-bas. » Il parlait d’une voix douce, mais ferme, retirant la main qui le serrait si fort ; il n’était pas sûr que l’adolescent le comprenne mais la pression sur sa main s’allégea, le libérant enfin.

Comme promis, Lucianus alla chercher un verre d’eau qu’il fit boire au garçon. Il était tellement assoiffé qu’il faillit s’étrangler avec son verre, renversant la moitié du liquide sur ses draps. Lucianus rit et lui tapota la joue avant d’aller chercher une serviette et de remplir un autre verre qu’il but, plus calmement, observant du coin de l’œil l’homme aux cheveux roses qui semblait si gentil avec lui. Il se lécha les lèvres et essaya de parler mais les mots sonnaient bizarrement dans sa bouche restée si longtemps silencieuse.

« Calme toi, ça va revenir. D’abord, quel est ton nom ? Ton nom… » Lucianus n’était pas sûr que le garçon le comprenne alors il pointa du doigt sa poitrine avant de faire le même signe vers la sienne, puis revenir sur lui. «  Mon nom est Lucianus Roman’Arkel. » Il sourit en voyant la perplexité s’installer sur son visage. « Ou Lord Lucianus, c’est plus facile. Et toi ? »

Il comprenait parfaitement le Lord installé en face de lui, bien qu’il lui trouvait un accent étrange tout comme cette langue dans laquelle il s’exprimait. Il l’avait déjà entendu, il y a bien longtemps. La langue des serviteurs… , cette pensée fugace lui traversa l’esprit, puis il l’oublia. Ca n’avait pas d’importance. Il essaya de rassembler ses esprits et lui répondre, hésitant sur les mots. « A.. atta.. Nomae… nomae det… » Puis il se tut à nouveau, incertain de la suite.

« Atta nomae det … Ca ressemble à un de ces dialectes de l’ouest. C’est de là bas que tu viens ? »
Il fronça les sourcils, concentré, n’écoutant pas la remarque de Lucianus. Quel était son nom ? Il ne se souvenait plus. Il ne se souvenait plus de rien, quelques vagues bribes sans aucun sens pour lui. Plus il se concentrait moins il arrivait à raccorder les maigres parcelles de mémoire qui lui restaient. Puis il lui sembla entendre une voix prononcer son nom mais ne comprit pas, seulement quelque chose qui commençait par Lisha. C’était la seule réponse qui lui venait à l’esprit. Il posa sa main sur celle de Lucianus et lui sourit, cherchant à tout prix à plaire à cet homme. « Lisha det. »

« Lisha ? C’est le diminutif d’Aliosha, non ? C’est très joli en tout cas.» Lucianus sourit et rajusta ses couvertures.

L’adolescent hocha vigoureusement la tête. Il savait que ça n’était pas son vrai nom mais Lucianus avait dit qu’il trouvait ce nom joli, alors il serait Aliosha. Ce mouvement brusque de la tête provoqua cependant un vertige et il retomba, épuisé, sur l’oreiller. « Aliosha. » Il sourit en prononçant son nouveau nom et ferma les yeux, se sentant en sécurité pour la première fois depuis… depuis toujours.

****


«Elle est morte… » Les voix semblaient soulagées.

« Elle n’aurait jamais dû naître. » souffla l’une d’entre elle, amère.

« C’est mieux ainsi. Elle était une nouvelle menace à l’équilibre du monde. Nous aurions dû la laisser mourir il y a bien longtemps. » En renchérit une autre.

« Et les deux autres ? Ils sont une menace bien plus grande que l’ancienne reine. Ils ont provoqué la chute de leur monde et la Korma a failli gagner. »

La peur commença à les gagner mais la voix ferme du Patriarche mit fin à toute discussion. « Ils ne sont plus ce qu’ils ont été. Ils ne sont plus que des coquilles vides et sans mémoire. »
L’inquiétude était presque palpable. Ils savaient ce qu’ils étaient, ce qu’ils représentaient. Ils avaient peur que l’histoire se répète encore une fois mais que la fin en soit encore plus cruelle. « Mais si Ralith l’apprends ! Il pourrait se servir à nouveau de… »

« Il suffit ! Laissons-lui une nouvelle chance. Il n’avait pas demandé à naître, il n’avait pas choisi son destin. Il a prit la mauvaise route sous son influence mais enfin libéré de lui il fera ce qui est juste. »

« Espérons … L’un d’entre Eux l’a pris sous son aile. » La voix de Shaska était lasse. « Puisse-t-il extirper en extirper le mal avant que Ralith ne le retrouve. »

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1 Comment (+add yours?)

  1. Aki
    Mar 26, 2013 @ 16:43:22

    J’ai adoré lire, encore une fois ! Et j’ai hâte de comprendre tous les liens qui relient tes personnages. L’explication de la présence d’Aliosha (si c’est bien lui), les personnes présentes dans les 3 cercueils… J’aime beaucoup.

    Reply

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