La dynastie Parezel – Chapitre I

(mis à jour le 23/08/13 )

« Pourquoi n’y a-t-il pas de ballerine ? » Elle s’était assise dans la poussière, sans se soucier de salir sa volumineuse robe de dentelle et le regardait réparer un des petits automates du théâtre mécanique qui l’avait tant fait rire quelques heures auparavant. « Pourquoi des jongleurs, des dompteurs, des musiciens, mais pas une seule danseuse ? » Elle avait pris cet air soucieux qui la faisait sembler bien plus vieille que ses douze ans, comme si cette question était la plus importante qui soit et l’observait, attendant une réponse. Elle s’était installée à quelques centimètres de lui à peine, sans qu’il ne remarque sa présence, jusqu’à ce qu’elle lui adresse la parole. Il avait sursauté et le pauvre jongleur était tombé à terre, perdant définitivement le bras qu’il avait d’abîmé. Elle ne sembla pas s’en émouvoir et ne bougea pas quand il se pencha pour ramasser le minuscule membre du personnage, tombé juste à côté de son genou.

 « Qu’est-ce que tu fais là toi ? Le spectacle est fini, va retrouver tes parents ! » Il était à peine plus âgé qu’elle mais sa voix était dure et glaciale, comme celle d’un homme qui avait vu bien trop de choses dans sa vie pour laisser place à quelques sentiments.

 « Si tu construis tes automates comme tu répares ce jongleur, cela ne m’étonne pas que tu sois incapable de créer une ballerine. C’est bien trop délicat pour un rustre comme toi. » Elle avait prononcé cette phrase à voix haute, mais n’avait pas bougé de son poste d’observation, les yeux rivés sur l’arrière du petit théâtre où étaient encore couchés les personnages miniatures qui l’avaient tant amusé. Il y avait quelque chose de décalé dans sa façon de s’exprimer et son allure de tout petit oiseau, perdu dans son immense robe de dentelle et de tulle. Il hésita un instant à la chasser, mais ne put s’empêcher d’éclater de rire en la regardant. Elle leva ses grands yeux d’un bleu délavé vers lui et lui sourit sans ajouter un mot.

 « T’as pas froid aux yeux toi, dis donc, pour une gosse de riche » Mais comprenant qu’elle ne partirait pas tant qu’elle n’aurait pas sa réponse, il se leva et s’installa à ses côtés et lui posant dans les mains les reste du petit automate. « Regarde, tu vois tous ces ressorts et ses engrenages ? Rien que pour lui faire jeter ses balles en l’air il en faut plusieurs centaines et il ne peut faire que des mouvements simples. Une ballerine, ça serait impossible, il faudra des milliers de pièces et un mécanisme beaucoup plus perfectionné, à cette taille c’est pas possible. Même mon maître n’en est pas capable et pourtant c’est le meilleur artisan de toute la capital »

 Elle manipulait avec délicatesse le petit jongleur, le retournant dans tout les sens, comme pour percer les mystères de son fonctionnement, d’un coup elle avait levé la tête pour plonger son regard dans le sien « A ma taille cela serait possible ? »

 La question le déstabilisa un peu, autant que son regard. Il frissonna sans savoir pourquoi et pris quelques instants pour lui répondre. « Peut-être, mais ça il faudrait voir avec Maitre Valius, moi je ne suis que son apprenti, je répare, je bricole. Il dit que j’ai encore beaucoup à apprendre avant de pouvoir fabriquer mes propres automates, mais j’apprends vite, hein, faut pas croire ! » Il s’était redressé, tout fier et avait sorti de sa poche un petit jouet qui ressemblait, de loin, à cet oiseau aux immenses ailes qu’on trouve sur les bords de mer. « J’ai déjà fait un lorhso qui bat des ailes, tu veux voir ? » Il le remonta et le posa à terre. L’oiseau battit deux fois des ailes avant de se gripper et s’immobiliser, le bec dans la poussière. Le rouge lui montait aux joues, face à cet échec, alors qu’il l’entendait rire. Un rire aussi claire que du cristal, sans aucune pointe méchanceté, mais il se sentait blessé dans son amour propre. Elle avait ramassé le jouet et le brossa su bout du doit pour le nettoyer, semblant impressionnée.

 « Tu crois que tu pourrais le faire chanter ? » Elle caressait l’oiseau mécanique avec autant de douceur que si il était réel.

 « C’est pas un vrai, c’est qu’un jouet. » Il le lui reprit des mains et le fourra dans sa poche avec humeur. « Bon, j’ai du travail, comme tu vois, moi je dois travailler pour gagner mon pain. J’suis pas un gosse élevé dans de la dentelle comme toi ! Maintenant va-t-en ! »

 Elle avait ouvert le bouche pour lui répondre quand une femme apparu devant eux, l’air furieux, elle repoussa le jeune garçon avec dégoût et se pencha sur la jeune fille, la forçant à se relever pour qu’elle puisse l’examiner. « Princesse Anaya ! Oh princesse vous n’avez rien ? Mais qu’est-ce qui vous a pris de disparaître ainsi ?! J’étais folle d’inquiétude ! Déjà que nous sommes en retard avec votre lubie d’aller voir cette saleté de théâtre mécanique ! Si en plus il vous était arrivé quelque chose ! Oh mais regardez-vous, votre robe est toute poussiéreuse ! »

 Entendant les mots de l’intruse, le jeune homme ne put s’empêcher d’intervenir. « Saleté vous-même ! Vieux cul de casserole !» Avant de se rendre compte qu’elle avait appelé cette étrange enfant, Princesse. Il écarquilla les yeux vers elle, cherchant confirmation mais ce fut sa servante, en lui administrant une gifle magistrale qui le convainquit.

 « Ne parle pas ainsi en présence de son altesse et avise toi de la dévisager encore ainsi et je te ferais crever les yeux ! Sale petite crasse ! » La servante avait à nouveau levé la main, plus menaçante que jamais.

 « Peldan ! Il suffit ! Présentez-lui vos excuses, il n’a rien fait de mal. » Elle s’était adressé à sa servante d’une voix ferme, pleine d’une colère contenue. « Si vous vous mettez à gifler tous ceux qui osent me regarder, vous n’avez pas fini d’avoir mal aux mains ! Nous partons ! » Elle avait tourné les talons et s’était éloignée, la tête haute. Peldan la suivit, empressée et se confondant en excuses et en recommandations, mais la princesse l’ignorait superbement. Au lieu de cela, elle fit volte-face et fit un grand signe de la main au jeune homme. « Tu ne m’as pas dit ton nom ! »

 A nouveau sa question le surprit et il balbutia « A … Amaury Nikodem »

 «Et bien, cher Amaury, j’espère qu’un jour tu réussira à créer une ballerine ! » lui avait-elle crié, d’un air enjoué avant de reprendre sa route sous l’œil courroucé de Peldan.

***

 Anaya soupira et essaya de chasser ces souvenirs de sa mémoire, mais elle ne pouvait effacer le sourire qu’ils avaient fait naître sur son visage. « Il t’aura fallu dix ans pour la créer, mon cher ami… »

 « Que dis-tu ? » La voix de sa mère la ramena d’un coup à la réalité.

« Rien mère, je pensais à voix haute. Il faudra demander aux serviteurs de la porter dans ma chambre. » Elle caressait du bout des doigts le tissu soyeux de la robe de l’automate qui se tenait devant elle, réplique presque parfaite de sa personne, cadeau des nobles de la cité pour les fêtes de sa naissance. Sur son cou, à demi cachées, deux lettres entrelacées, A.N avaient fait naitre dans son cœur un sentiment qu’elle avait depuis longtemps oublié. Il était en vie et avait réussi à créer l’impossible. Peut être alors y avait-il encore un peu d’espoir pour elle ?

« Comptes-tu réellement garder cette chose auprès de toi, dans tes appartements ? » La reine fit une moue de dégoût en regardant cette machine infernale. Elle n’avait jamais compris le goût immodéré de sa fille pour ces mannequins articulées qui semblaient animées d’une vie propre par quelques sortilèges puissant. Ces jouets n’étaient bon qu’à occuper l’esprit des plus faibles, il n’avaient aucune utilité et elle déplorait de voir sa fille continuer à se passionner pour toute cette mécanique, même après avoir passé l’age de jouer à la poupée. Ca n’était pas digne d’une Parezel ! C’était bien là l’un des seuls points sur lesquels elles s’opposaient, mais Anaya avait toujours eu le dernier mot.

« Voyons mère, serait manquer de jugement que de laisser ce présent enfermé dans quelque pièce obscure. Il s’agit d’un cadeau de prix, offert par vos vassaux. »

« Ils auraient bien mieux fait de t’offrir une parure de pierres précieuses ou une robe de lisnle des terres du sud. »

« J’ai deja plus de robes et de bijoux que je n’ai de temps à vivre. » Elle tournait autour de l’automate le regardant d’un air satisfait. « Ils doivent être tous chez le comte de Yuln à cette heure, buvant à notre santé, satisfait d’eux même. Ce cadeau a quelque chose d’unique et d’exceptionnel, que jamais personne n’a offert à notre couronne. Imaginez combien ils doivent se rengorger d’avoir offert à la future reine quelque chose que personne n’aurait imaginé possible. » Une main posée sur le visage de cette étrange ballerine mécanique, elle lui sourit avec tendresse. « Qu’il sache que cette merveille me plaît et qu’elle sera installée dans mes appartements. » Elle fit volte face et prit une expression plus dure. « Laissez ces gens penser qu’ils pensent s’être attiré nos bonnes grâces ! Pensez donc qu’il seront encore plus empressés envers la couronne qu’à l’ordinaire. » Elle tira d’un coup sec sur le cordon de la sonnette et donna ses instructions au serviteur qui apparut à la porte. Il ne leur fallu que quelques minutes pour transporter l’automate hors de la piece. Une fois qu’ils furent sorti, Anaya retourna vers sa mère pour s’incliner à son tour. « A présent je suis fatiguée, je vais me retirer. »

« Bien, mais avant, je voudrais te faire part d’un projet que nous avons, ton père et moi, concernant ton avenir. » La reine s’était levé de son fauteuil et s’approcha de sa fille. Elle avait dû être en son temps, d’une beauté sans égale, mais le masque de sévérité et de mépris qu’elle portait en permanence sur son visage avait déformé ses traits, durcissant ses lèvres au point qu’elles ne fussent plus que deux minces lignes d’un rouge si sombre qu’il paraissait teinté de noir. Elle avait les même yeux qu’Anaya, d’un bleu délavé aux accents violets, mais il n’y avait aucune douceur en eux. Elle était l’incarnation de la toute-puissance en ces lieux, ses ordres ne pouvaient être discutés et Anaya dût se résigner à retourner sur ses pas et l’écouter. « Tu sais que d’ici quelques temps tu prendras à ton tour place sur le trône de la Citadelle Pourpre et tu dirigeras le cœur du royaume. Ainsi il en a été décidé bien longtemps avant ta naissance…» Elle s’était approchée et avait posé sa main sur son épaule, un rare et surprenant contact avec sa fille. Sa voix était calme et presque douce. « Mais tu es encore bien trop tendre et inexpérimentée pour comprendre toutes les arcanes du pouvoir. Je n’ai pu t’en inculquer toutes ses subtilités et je ne pourrais rester toujours à tes cotés. Bientôt, ton père et moi partirons pour les Terres du Sud afin de continuer à étendre le royaume et tu sera la seule maîtresse en ces lieux.. Il en a toujours été ainsi. Mais il te faut un guide pour mener ce royaume au plus haut. Nous avons construit ce monde sur des larmes et du sang, je ne te l’ai jamais caché. Beaucoup n’attendent que ta chute, tel des bêtes affamées prêtes à fondre sur un animal blessé ou qui donnerait le moindre signe de faiblesse. Tu seras alors seule et Fey Ralith pense que… »

« Ralith ?! » Anaya posa la main sur sa bouche, n’ayant pu réprimer son agacement pour ce nom.

« Fey Ralith, » Reprit la reine, ignorant cette interruption. « A toujours été à nos côtés, c’est un saint homme qui nous a toujours bien conseillé, et plus encore. Nous avons une dette envers lui, ton père et moi et nous pensons qu’il saura faire ton bonheur et t’aider à gouverner. »

Comme si une main glacée avait enserré son cœur, Anaya ressentit un vertige à ces mots. Elle avait toujours connu cet homme, unique conseiller de son père et grand prêtre de la Korma, mais elle n’avait jamais réussi à se sentir bien en sa présence. Il était pourtant toujours aimable et prévenant envers elle, la couvrant de louanges et de délicatesses. Comme une mère inquiète, il l’interrogeait souvent sur sa santé, son sommeil, ses rêves ou ses cauchemars, lui prodiguait conseils et recommandations. Mais derrière toute cette fausse gentillesse, il y avait quelque chose de sombre, presque malsain. Il la couvait du regard avec une sorte de convoitise qui faisait briller une lueur de folie dans l’étrange couleur ambrée de ses yeux. Il avait quelque chose de fascinant et de révoltant. A ses cotés elle se sentait bouillir d’une immense colère mêlée de peur et d’horreur. Sans savoir se l’expliquer, elle savait que cet homme la mènerait à sa perte, elle, ainsi que le royaume tout entier. Elle ne pouvait se résoudre à l’épouser, mais ses parents en avaient décidé ainsi et elle ne pourrait rien faire contre ça. Il n’y avait aucune échappatoire possible, si ça n’est la mort.

Prenant son silence pour un consentement, la reine Eshra hocha la tête et retourna s’asseoir près de l’immense cheminée de son petit salon. « Bien, tu peux disposer. Fais-moi quérir Licasen, je dois lui aussi lui parler de son avenir. »

« Lishaeth aussi ? » avait-elle demandé, connaissant pourtant bien la réponse.

« Non, laisse le donc où il est, il ne m’est d’aucune utilité… comme toujours. » La reine avait balayé la pensée même de voir son plus jeune fils, d’un revers de main et lui avait fait signe de sortir, l’air agacée.

Le cœur lourd, Anaya quitta la pièce et héla la première servante qu’elle croisa, la chargeant de trouver son autre frère et l’envoyer auprès de la reine. Elle était trop secouée par les projets de sa mère pour supporter les questions que Licasen ne manquerait pas de lui poser, la voyant aussi triste et pâle.

Arrivée devant la porte de ses appartements, Anaya hésita. Prenait-elle vraiment la bonne décision ? Il avait été décidé que Fey Ralith gouvernerait à ses côtés, mais si elle n’était plus de ce monde ? Aurait-il quand même accès aux rênes du pouvoir ? Et que deviendrait le royaume ? L’influence de la religion kormique était de plus en plus forte parmi les couches nobles de la société, mais le bas peuple avait encore un grand attachement envers les anciens cultes, ceux qui avaient régit ce monde jusque avant sa naissance. Avant l’arrivée de Ralith et de ses suivants. Plusieurs familles influentes étaient passées de vie à trépas pour s’être élevé contre cette nouvelle religion si cruelle. Il ne se passait pas un jour sans que l’on ne relate quelques nouvelles exécutions ou actes de tortures au nom de la Korma. Une large partie du peuple avait fini par plier sous son joug, tel une bête las que l’on menait à l’abattoir. Elle était comme eux, prisonnière d’une volonté divine qu’elle ne pouvait combattre. Elle se sentait si lasse qu’elle ne remarqua pas la présence d’un des serviteurs s’affairant autour cette automate qui lui avait fait tant plaisir quelques heures auparavant. Elle ne pouvait se résoudre à passer le restant de sa vie auprès de Ralith, et l’idée même qu’il puisse la toucher la terrifiait, brouillant toute pensées cohérentes. Sans même se donner la peine de le regarder, elle traversa le petit salon attenant à sa chambre et saisi d’une main décidé l’une des dagues anciennes qui décorait le mur et la porta sans hésiter à sa gorge, appuya le froid de la lame sur sa peau nue. Les yeux fermés, elle savourait cet instant. Jamais Ralith ne l’aurait pour elle. Dans quelques secondes tout serait fini, elle serait libre. Le visage de ses jeunes frères lui apparut alors, image fugace de quelques heureux souvenirs et son courage s’envola d’un coup.

Surgit de nul part, une main forte la saisi par le poignet, le serrant si fort qu’elle en fait tomber son arme. « Doucement princesse ! »

Elle connaissait cette voix. Sa vision était encore troublée par les larmes qui s’échappaient de ses yeux, mais elle distinguait une silhouette qu’elle avait si souvent croisée. Était-ce vraiment lui ou un reflet de son imagination ? Elle se senti vaciller et serait tombée à terre si son sauveur n’avait pas passé ses bras autour de sa taille pour la soutenir. « Tu es … » murmura-elle, la gorge serrée.

« Aurais-je si bien réussi ton automate que tu veuilles supprimer l’original ? » Amaury se tenait devant elle, l’air bien réel. Il avait toujours ce regard sévère qui la prenait un peu de haut, mais sa voix s’était adoucit avec le temps. Il était le seul être, en dehors de sa famille à lui parler sans cérémonie et qui la connaissait mieux que personne. Elle avait continué à venir assister au spectacle du théâtre mécanique, échappant aussi souvent qu’elle le pouvait à la vigilance de sa servante, usant de tous les subterfuges pour lui parler. De guerre lasse et terrorisée par l’idée que la jeune fille puisse se plaindre d’elle auprès de sa mère, et lui faire perdre sa place, si ça n’est pire, Peldan avait fini par céder, lui accordant après chaque spectacle une heure avec Amaury, bien que sous son étroite surveillance. Une profonde amitié s’était installée encre ces deux êtres, seulement différent par leur rang, mais aspirant tout deux à la liberté. Elle lui avait apporté sa naïveté et son innocence, lui lui avait ouvert les yeux sur le monde qui l’entourait, le vrai, dur et austère mais où chaque jour est plein de petits bonheurs cachés. Mais les impératifs de la cour avaient fini par les éloigner. Elle était revenue, bien plus tard, voir le théâtre mécanique, mais ce qu’elle découvrit lui glaça le cœur. Le petit bâtiment de bois avait été incendié et le temps avait achevé le travail. On lui avait dit que le propriétaire avait été arrêté, ses spectacles avaient été reconnu comme déviant, instillant des idées contraire au dogme kormique et le vieil homme avait été envoyé nourrir les nombreuses usines qui poussaient autour de la Citadelle Pourpre, avides de prisonniers qu’elles pourraient tuer à la tâche. Elle avait craint qu’Amaury n’eu subit le même sort, mais après avoir soutiré quelques renseignements aux gardiens du parc, elle avait appris qu’il avait quitté la ville bien avant ce triste événement. Elle avait tenté de retrouver sa trace, en vain. Jusqu’à ce jour.

Reprenant un peu ses esprit, elle le repoussa, à la fois en furieuse et heureuse. « Que fais tu dans ma chambre ? »

« Je te sauve la vie. » Il retourna auprès de l’automate et se pencha sur son œuvre, fronçant les sourcils. « Et accessoirement je fais quelques réglages sur ta ballerine. Permet moi de te dire que tes serviteurs sont de vrai sauvages. Ils ont réussi à me l’abîmer juste en traversant quelques couloirs ! » Sans l’interroger sur son geste, il lui pointa du doigt un petit tournevis qui avait roulé à terre. « Apporte le moi, veux-tu ? »

Encore sous le choc, elle ramassa l’outil et lui tendit. « Où étais-tu passé ? » Il y avait une pointe de colère dans sa voix. Elle lui en voulait encore de l’avoir abandonné sans même lui dire où il partait, mais elle était soulagée de la revoir en vie. « Pourquoi ne m’as tu rien dit ?! Quand j’ai su qu’ils avaient détruit le théâtre, j’ai cru que … »

« Passe moi la clé de six. » Amaury ne l’écoutait pas, il avait ouvert une trappe dans le cou de l’automate et tentait de réparer les dégâts occasionnés pas son transport, pestant autant qu’il le pouvait. Le bras de l’automate pendait le long de son corps et ne répondait plus aux commandes. C’était une mécanique délicate que les serviteurs du palais avaient transporter sans aucune précaution. Cela mettait le jeune homme hors de lui et à cet instant, il ne se souciait plus de la princesse à ses cotés.

Toute la colère, la peur et la solitude qu’elle avait réussi à enfouir au plus profond d’elle remontèrent d’un coup et Anaya attrapa la petite trousse à outil posée sur la table pour la jeter à travers la pièce. Clés, tournevis, engrenages et pièces de rechanges diverses volèrent dans les airs avant de retomber, s’éparpillant en pluie de métal. Un vase rempli de magnifiques fleurs de guam fût heurté par un des outils et à son tour, se renversa avec son contenu dans un grand fracas de porcelaine.

Le bruit fit sursauter Amaury, il se retourna vers elle, ne comprenant pas sa réaction. « Qu’est ce qui te prends ?! » Il la regarda alors comme si il la voyait pour la première fois. Elle avait changé. De la petite fille perdue sous ses dentelles et ses rubans elle était devenue une femme au visage aussi parfait que les anciennes déesses auxquelles ses grands parents avaient voué un inlassable culte. Il ne s’en était pas rendu compte alors qu’il sculptait son visage, d’après ses souvenirs et les portraits officiels qu’imprimaient régulièrement les journaux officiels, mais elle avait changé depuis la dernière fois qu’il s’étaient vu. Elle avait perdu cet flamme d’innocence qui animait son regard à chaque fois qu’ils se parlaient.

Il n’avait pas vraiment fait attention à elle quand elle était rentrée dans la pièce et ne serait même pas intervenu si a cet instant une vis n’avais pas roulé en sa direction. La voir avec cette dague à la main, la lame pressée sur sa peau nue ne l’avait pas ému un instant. Beaucoup de choses s’étaient passées depuis qu’il avait quitté les Eaux Noires, les souvenirs des événements passés le hantait encore, il avait vu tant d’horreurs qu’il avait dû fermer son cœur pour ne pas sombrer et seul l’image de son amour l’avait protégé de la folie. Maitre Valius était mort quelques semaines après son retour, lui laissant l’atelier en héritage et il n’avait cessé de travailler, obsédé par cet automate, essayant de gagner l’estime des puissants afin de pouvoir tenir sa promesse. Il n’avait pas fait attention quand elle avait saisi la dague, s’attendant à l’entendre crier quelques menaces à l’encontre d’un interlocuteur, interprétant son geste comme un geste de colère ou de contrariété, tel ces enfants gâtés qui menacent de se tuer si on leur refuse quelque présent, mais ne vont jamais au bout de leur acte. Après tout, c’était une princesse, habituée à obtenir tout ce qu’elle désirait. Il avait tant de fois vu ce genre de scène chez les puissants qui offraient ses petites créations mécaniques à leur exécrable progéniture qui ne s’en émouvait plus.

Mais il comprit à cet instant que si il ne l’avait pas arrêté, elle ne serait déjà plus de ce monde. Le sang disparu de son visage et il la regardait, pâle et incapable de bouger. « Je … j’ai donné une lettre à Peldan … » C’était un mensonge. Tout deux le savaient, mais blâmer la vieille servante était plus facile que d’avouer sa fuite. Pour se donner un peu plus de temps et éviter de croiser son regard, il alla ramasser ses outils, les épaules basses, puis saisi délicatement une des fleurs qui avait perdu une grande partie de ses pétales.

Un garde entra sans s’être annoncé, attiré par le bruit. Voyant Amaury entouré des débris du vase et le visage furieux de la princesse, il le mis en joue et lui ordonna de lever les bras, prêt à l’abattre au moindre mouvement suspect.

« Il suffit ! Veuillez sortir de mes appartements. » Anaya avait repris son expression distante et impassible. Elle se tenait droite et fixait le garde du regard.

Le garde mit un genou à terre. « Je me dois de vous protéger, votre altesse. Cet individu…»

« Me protéger contre quoi ? Une chute de vase ? Dehors maintenant, laissez le travailler. » Anaya fit un pas en direction du garde qui se releva et s’inclina, très mal à l’aise. « Vous ne devriez pas rester seul avec quelqu’un de cette espèce. J’croyais que votre bonne à rien de servante était encore là…» maugréa-t-il, mais le claquement de langue impatient de la princesse l’empêcha de lui dire le fond de sa pensée. Il coula un regard d’avertissement en direction d’Amaury et se retira.

Sa fleur à moitié fanée à la main, les pieds dans la flaque d’eau qui s’étalait sur le parquet, Amaury poussa un tel soupir de soulagement quand l’homme en arme quitta la pièce qu’Anaya ne put se retenir de rire. « J’aime mieux ça. » lui fit-il, en lui tendant sa fleur. « Ton rire m’avait manqué. »

Troublée par cet l’aveu, Anaya ignora la fleur et fit un signe en direction de l’automate, ne sachant pas comment interpréter ses mots. « Raconte moi … »

« Trop long, il y aurait tant à dire et je ne saurais pas par où commencer… Mais tu trouveras les réponses à tes questions avec elle.» Il lui glissa la fleur sur l’oreille et lui tendit la clé qui activait la ballerine. Sans un mot de plus il retourna ramasser ses outils, éparpillés au quatre coins de la pièce. L’un d’eux avait roulé jusque sous l’un des immenses fauteuils qui meublait le salon l’obligeant à s’allonger et ramper à moitié en dessous pour l’atteindre. L’espace était étroit et il peinait à accéder au fond du meuble. C’est alors que deux coups discret frappés à la porte se firent entendre et une servante entra, les bras chargés de linge. Elle passa à coté d’Amaury sans s’étonner et déposa son fardeau sur une commode avant d’aller s’incliner devant Anaya.

« Vous semblez contrariée, princesse Anaya et Klaus vient de me faire une scène parce que je n’étais pas avec vous. Quel agaçant personnage ! » soupira-t-elle. C’était une femme sans age ni beauté, à l’allure effacée, tellement discrète que l’on en oubliait souvent sa présence, mais dont le regard perçant semblait pouvoir deviner vos moindres pensées. « Le dîner sera servi dans une heure, voulez vous que je vous aide à vous préparer ? »

« Non, cela ne sera pas nécessaire, Shaska. »

La servante passa juste à coté de la princesse et baissant la voix elle fit un petit signe de tête en direction du jeune homme. « Je peux dire à sa majesté votre mère que vous êtes souffrante et vous faire apporter un repas pour deux, si vous le désirez. Je n’en vois que la moitié, mais ce qui dépasse de dessous ce fauteuil est très plaisant… » avant de continuer son chemin l’air de rien pour ouvrir grand les fenêtres de la baie vitrée qui menaient au balcon.

« Shaska, voyons ! » Le rose était monté à ses joues alors qu’elle jetait elle aussi un regard en direction de son ami, toujours coincé sous le meuble. Anaya n’avait pourtant pas l’air de réprouver cette possibilité, mais elle ne voulait pas qu’Amaury ai quelques soucis que ce soit. Aussi tentante était l’idée de passer une soirée en tête à tête avec son seul ami, sa présence ici n’était tolérée que parce qu’il était là pour entretenir son nouveau jouet.

Shaska se pencha contre la rambarde pour regarder quelque chose en contrebas. « Si cette vigne sauvage continue à pousser ainsi sous votre fenêtre, il y aura bientôt une route qui mènera directement vos prétendants à votre chambre… enfin… pour les plus téméraires. » Elle avait fait cette remarque à voix haute, non sans une pointe de malice et sourit avec bienveillance à la princesse.

Anaya se mordait l’intérieur des joues pour ne pas sourire. Shaska n’était à son service que depuis une année, mais elle avait réussi à gagner l’entière confiance de la princesse, ne la ménageant parfois pas par ses remarques, mais se montrant d’une indulgence sans limite envers elle. A tel point qu’Anaya avait fini par en faire sa confidente. Vu son comportement, Shaska avait du deviner l’identité du visiteur et Anaya dû se faire violence pour ne pas ceder à l’envie de passer la soirée auprès de son ami retrouvé. « Laisse donc cette pauvre vigne là où elle est et retourne à ton linge. Je te ferais appeler tout à l’heure pour que tu m’aides à m’habiller pour le diner »

Une fois la servante partie, Amaury émergea de dessous le canapé, à moitié débraillé, tenant triomphalement son tournevis à la main. « Je l’ai échappé belle dis donc… si ça avait été la vieille Peldan, j’imagine déjà les hauts cris qu’elle aurait poussé en me voyant ici.»

« Peldan n’est plus à mon service depuis des années. Shaska a pris sa place. »

« Je l’aime bien… » Après avoir remis un peu d’ordre dans sa tenue, il s’était affalé sur le fauteuil et la regardait, un demi sourire sur les lèvres. « Je vais devoir partir mais avant, voilà une petite énigme pour toi. » Il fouilla dans sa poche et en sorti une clé de métal dont la forme ressemblait aux ailes d’un lorhso et la lui tendit. « Les réponses à tes questions, et plus encore sont cachées dans cet automate. Pour ouvrir la cage de l’oiseau, ferme tes deux yeux, dans ce faux sommeil, trois tour de clés n’y suffiront pas, avant d’ouvrir sa porte, trace une croix dans ton dos, du bout du doigt, tu trouvera la clé qui libérera mon secret… » Mais devant l’air perplexe de la jeune femme, il secoua la tête l’air dépité. « Et dire que j’ai passé des jours à trouver ça… Enfin, je sais que tu finiras par trouver. Et n’hésite pas à faire appelle à moi si jamais tu as des soucis pour la remonter.» Il sorti de la poche de son gilet une carte de visite qu’il lui tendit. « Ou si tu veux juste me revoir… » Puis il ouvrit la porte pour héler le garde et se faire raccompagner hors de la citadelle, la laissant seule avec toutes ses questions.

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