Livre VI – La Lijhline – Chapitre 1

Chapitre I

Quelque chose l’avait tiré de son sommeil. Un son, un sifflement qu’il avait déjà entendu, puis à nouveau le silence, pesant comme une chape de plomb. Il y avait quelqu’un près de lui, il le sentait, mais il n’avait pas la force d’ouvrir les yeux. Il était confortablement installé et il avait chaud, cela lui suffisait pour le moment. L’intrus ne lui parut pas menaçant, c’était une présence apaisante et silencieuse. Il tenta de bouger le bras pour toucher cet inconnu, les yeux toujours clos, mais une vague de douleur l’envahit, si violente qu’il sombra à nouveau dans l’inconscience.

***

Il ne reprit connaissance que bien des heures plus tard. Un pâle rayon du soleil d’hiver lui caressait la joue, le forçant à ouvrir les yeux. Sa vision était un peu floue, mais il commença à distinguer les formes qui l’entouraient. Il essaya de comprendre dans quel endroit il se trouvait. L’agencement de cet endroit lui parut étrange, comme si on y avait mélangé toutes les pièces d’une même maison. Le lit dans lequel on l’avait installé occupait le centre de la chambre. Il avait du mal à bouger la tête et n’entrevoyait que la partie qui se trouvait près de la fenêtre. Il voyait des fauteuils, bas et usés par le temps, croulant sous des piles de journaux et de livres. À côté d’un poêle qui diffusait une douce chaleur, une table recouverte d’une nappe de dentelle où trônait une monumentale bouilloire nemestienne, dont le métal poli renvoyait un reflet déformé de tout ce qui l’entourait. Une tasse encore fumante, posée sur la table, indiquant que son propriétaire ne devait pas être loin. Une lourde cape de velours noir doublée de satin d’un blanc éclatant traînait à même le sol. C’était un empilement d’objets et de livres qui recouvraient tous les murs jusqu’aux plafonds. Le parquet, bien entretenu était couvert d’un tapis un peu défraîchi aux motifs qui lui évoquait les richesses des grandes demeures de l’Est et qui contrastait avec la vue que lui offrait la baie vitrée dont les tentures avaient été ouvertes. Au dehors le paysage était lugubre et teinté de gris. La pluie s’était arrêtée de tomber, laissant la place à un brouillard dense. Roulant avec précaution sa tête sur l’autre côté, il vit que la porte était entrouverte. Des bribes d’une conversation lui parvinrent. Il distingua deux voix, l’une féminine qui semblait avoir du mal à contenir son irritation et la seconde, masculine, dont les accents plaintifs sonnaient faux. Il se redressa du mieux qu’il put et tendit l’oreille.

« … J’vous assure que j’peux pas faire autrement ! Si les filles ne travaillent pas, ils vont me…»

L’homme fût interrompu par un bruit sourd comme celui d’un marteau sur une plaque de bois.

« Je me fiche de ce qu’ils te feront si tu ne les rembourse pas ! C’est ton problème et seul m’importe la santé de tes filles. » La voix de la femme était glaciale, presque méprisante, mais elle se radoucit un peu, tentant de raisonner son interlocuteur. « Tu es doué en négoce, tu arriveras à trouver un accord. Velkan sait où est son intérêt. Si tu fais travailler tes filles ce soir, non seulement elles risquent de faire une rechute, mais que diraient tes clients s’ils savaient que tu laisses traîner sur le trottoir des petites fleurs d’argent. »

À présent parfaitement lucide, la conversation attisa sa curiosité. Ça n’était pas une simple conversation sur la santé des enfants de cet homme, non, les petites fleurs d’argent étaient le nom d’une maladie qui courait dans les bas quartiers et les maisons de passe causant d’horribles éruptions cutanées sur la partie du bas ventre. Les boutons étaient semblables à des petites cloches d’argent, comme les bourgeons d’où la maladie tirait son nom.

Où était-il ? Dans une de ces maisons qui ne s’animent qu’à la nuit tombée ? L’endroit était trop encombré et luxueux pour ça et à la vue des différents objets et de la pile de vêtements qui était entassée dans un coin, il se douta qu’il devait se trouver dans les appartements de cette femme dont il ne connaissait que la voix. Il ne se sentait plus en sécurité et il aurait fui à toutes jambes si ses membres engourdis ne lui avaient pas fait défaut. Une effroyable douleur irradia tout son corps alors qu’il roulait hors du lit. C’était comme si on lui avait enfoncé des milliers d’aiguilles chauffées à blanc dans l’épaule. Il serra les dents mais le mal allait croissant, et un voile noir passa devant ses yeux, lui troublant la vue jusqu’à le replonger une nouvelle fois dans le néant.

***

Son corps flottait, il ne savait pas par quel miracle cela était possible mais il n’avait plus aucune conscience de son propre corps et se sentait aspiré dans les airs. Tous les sons autour de lui étaient étouffés mis à part ce sifflement. Au début ce n’était qu’une note parmi tant d’autres mais elle s’amplifiait, au fur et à mesure, envahissant tout l’espace jusqu’à devenir presque palpable. Il ouvrit les yeux. Il faisait noir comme dans une tombe et il lui fallut plusieurs minutes pour que ses yeux s’accoutument à la pénombre. Il reconnut le lustre qui pendait au-dessus de sa tête et tout lui revint en mémoire, mais il se rendit compte de deux nouveaux éléments dans ce tableau, alors qu’il reprenait peu à peu le contrôle de ses sens. Il essaya de bouger son bras droit, mais il était entravé par un lien, solidement attaché au sommier. Il en était de même pour ses jambes. On l’avait attaché au lit, mais ce qui l’inquiéta le plus c’était cette respiration régulière qu’il entendait toute proche de lui, si proche qu’il n’osa pas tourner la tête pour confirmer ses craintes. Avec mille précautions il se mit à tirer sur la lanière de cuir qu’on avait passée autour de son poignet, espérant la détendre assez pour pouvoir se libérer, mais les secousses provoquées par cette action répétée n’eurent pour seul résultat que de réveiller la personne allongée à côté de lui. Il entendit un mouvement, puis le craquement sourd d’une allumette qui éclaira la pièce d’une faible lumière. Il ferma les yeux et se mit à respirer plus profondément, feignant le sommeil. La lumière s’intensifia à travers ses paupières closes et il sentit le matelas bouger sous lui alors que l’inconnu se levait pour faire le tour du lit. Le froid d’une lame sur son cou lui fit instantanément ouvrir les yeux, mais il ne put distinguer les traits de la silhouette penchée sur lui.

« Tu es enfin réveillé… » Il n’y avait aucune émotion dans la voix de cette femme. Elle fit glisser la lame de son scalpel de sa gorge à son bras, lentement, comme si elle réfléchissait, puis d’un coup sec, sectionna la lanière qui le retenait prisonnier. « Bon retour parmi les vivants. Tu as passé deux jours dans les vaps. » Ajouta-t-elle à voix basse avant de couper les liens qui lui entravaient les jambes. Puis sans rien ajouter d’autre, elle contourna le lit et s’allongea à ses côtés le plus naturellement du monde, reprenant la place confortable qu’elle avait quitté, elle poussa un petit soupir et ferma les yeux, sans plus se soucier de lui. Il était troublé par son comportement et n’osait bouger de peur de la déranger, mais une foule de questions se pressaient dans sa tête.
La lampe à pétrole qu’elle avait allumé brûlait toujours sur la petite table près du lit, lui permettant de distinguer son visage. C’était une femme mince et tellement pâle qu’il était sûr de pouvoir distinguer ses veines bleutées à travers sa peau diaphane. Ses yeux étaient cernés, témoins des longues heures sans sommeil qu’elle avait dû passer, et son visage, sans beauté particulière, dégageait une aura de calme qu’aucune tempête n’aurait pu ébranler. Elle était assez grande, peut-être plus que lui et ses cheveux, retombant en cascade noire sur ses épaules dénudées lui donnant une allure fantomatique. Il sentit alors quelque chose de bizarre contre sa cuisse, un objet dur et froid, probablement métallique qu’il ne pouvait identifier. C’était peut-être une arme, mais il n’osait soulever la couverture pour le vérifier Si elle se réveillait cela pourrait être mal interprété. La respiration de l’inconnue était à présent lente et profonde. Elle dormait et lui ne savait que faire ni quoi penser, de plus en plus déconcerté par la situation. Il jeta un coup d’œil sur la table et avança le bras avec précaution pour saisir le scalpel qu’elle avait utilisé quelques instants plus tôt. L’objet pesait lourd dans sa main mais il se sentait rassuré et se renfonça confortablement dans le lit. Elle fit un mouvement dans son sommeil, laissant glisser sa jambe nue sur la sienne. Elle était aussi glacée qu’une morte et il déglutit avec peine, n’osant plus bouger jusqu’au matin.

Suite – Chapitre 2

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