La Lijhline – Livre VI – Chapitre II

Chapitre II

La nuit lui parut interminable et c’est à peine s’il osait respirer, sentant à chacun de ses mouvements la pression de cette arme inconnue, aux arrêtes tranchantes, contre sa cuisse. Elle ne bougeait pas beaucoup mais son visage se contractait à chaque fois qu’il tournait la tête vers elle pour l’observer. Qui était-elle ? Que lui voulait-elle ? Tant d’autres questions tournaient dans son esprit. La lampe qui brûlait à ses côtés n’éclairait qu’une partie de la pièce, mais il put examiner en détail certains objets insolites qui ornaient le mur le plus proche, lui donnant quelques maigres indications sur l’inconnue allongée à ses côtés. Les livres dont il parvenait à déchiffrer tant bien que mal les titres traitaient principalement de sciences et de médecine et le scalpel dans sa main lui confirmait qu’elle devait être praticienne, bien que cela le surprenne de la part d’une femme. Comme beaucoup de ces métiers nécessitant de hautes études, les sciences médicales étaient réservées aux hommes, laissant les femmes n’occuper que des postes annexes et peu qualifiés comme assistantes ou sages-femmes. Peut-être tout cela appartenait-il à son compagnon ? Mais il ne trouvait nulle trace d’une présence masculine dans la chambre si ce n’est un vieux chapeau haut de forme qui devait avoir connu des jours meilleurs ; et la façon dont elle avait parlé plus tôt à cet homme lui indiquait qu’elle devait avoir un fort caractère, très indépendant, ce qui ne devait pas être du goût de tous.

Le premier rayon du soleil traversa la mince fente entre les rideaux tirés, rampant lentement sur le parquet jusqu’à atteindre le lit, glissant sur les draps jusqu’à toucher ses occupants. Comme une caresse, il se posa sur la joue de l’inconnue et elle ouvrit les yeux. Il fut saisi par leur couleur, d’un vert aussi pâle que les bourgeons de moelka et parsemé de paillettes d’or. Il l’avait trouvée quelconque alors qu’il la regardait dormir, mais ces yeux illuminaient son visage, le rendant à la fois fascinant et inquiétant. Elle s’étira en silence et se leva, dans un bruissement de tissu, laissant retomber sur ses jambes la longue chemise de nuit de voile noire qu’elle portait. Mais ça n’était pas la transparence du vêtement, contrastant avec la blancheur de son corps, qui le choqua, mais cet étrange crochet de métal noir qui prolongeait son bras droit, donnant à sa silhouette pourtant fine une certaine lourdeur. Ainsi ce qu’il avait pris pour une arme coincé entre eux deux était une prothèse, et à en juger par la qualité, elle ne devait pas rendre beaucoup de service à sa propriétaire. Le métal avait été forgé à la va-vite et le mécanisme qui permettait au crochet de saisir des objets était si sommaire, maintenu par des ressorts mal tendus qu’il se demanda comment elle pouvait accomplir la moindre tâche sans se blesser ou briser ce qu’elle touchait.

L’objet était lourd, taillé grossièrement et semblait bien disproportionné sur ce bras fin. Mais elle le bougeait avec aisance alors qu’elle traversait la pièce pour ouvrir grand les tentures qui masquaient la baie vitrée, inondant la chambre de lumière. Elle regarda dans sa direction, sans la moindre expression sur le visage et il senti son cœur s’arrêter de battre. Qu’allait-elle faire de lui ?

« Du thé ? » Sans attendre sa réponse elle commençait à s’affairer autour du poêle, ranimant les braises pour ramener un peu de chaleur dans la pièce.

C’était bien la dernière chose à laquelle il s’attendait et il ne put que hocher la tête. Il se redressa avec lenteur, essayant de ne pas bouger son bras blessé et passa ses jambes par-dessus le lit pour s’asseoir.

« Ne te lève pas. Ça a déjà été assez dur comme ça de te remettre au lit, je n’ai pas envie de recommencer. » Elle avait quitté la pièce par une petite porte qu’il n’avait pas encore remarqué, et d’où s’échappaient des bruits d’eau et de vaisselle.

Il se tint tranquille, incapable de se décider sur les intentions de cette femme. Pour le moment, mieux valait lui obéir. Il ferma les yeux un instant, essayant de calmer les battements de son cœur et pris une profonde inspiration. « Je.. » Sa gorge était sèche et il aurait tout donné pour un verre d’eau fraîche. Comme si elle avait deviné ses pensées elle était revenue auprès de lui et lui tendit un verre, coincé dans son crochet, ainsi que deux comprimés qu’il hésita à prendre, mais devant ce visage sévère, il ne put que prendre ce qu’elle lui tendait. Il avala les cachets et but avec reconnaissance. Une fois sa soif apaisée, il reprit un peu courage. « Je m’appelle Amaury … Merci … de m’avoir sauvé. » Puis il ajouta à voix basse. « Enfin je crois. »

« Je me fiche de ton nom. » Elle s’était installée dans un des fauteuils bas qui formaient un minuscule salon dans un angle de la pièce et l’observait, sans se soucier de la nudité qui transparaissait à travers le mince voile qui recouvrait son corps. Au bout de longues minutes de silence que seul le bruit de la bouilloire venait troubler, elle lui adressa à nouveau la parole. « Que fuyais-tu ? »

Le ton abrupte de la question le surprit. « Je… je ne comprends pas. »

« Ceux qui échouent dans les rues basses du port de Huicha fuient toujours quelque chose. Leurs dettes, leurs femmes, leurs crimes. Parfois les trois. Ce port n’est peuplé que d’âmes égarées qui tentent d’échapper à quelque chose. Certains arrivent à fuir plus loin, s’embarquer sur les navires et aller au-delà desîles de Ra’Hafleny, vers les terres inconnues, cherchant à pénétrer au cœur de l’Empire défendu du Io’Sen, là où bien des gens sont allés mais aucun soit revenus. Mais au final beaucoup ne vont pas plus loin que ces rues avant d’y perdre la raison ou la vie… » Elle avait appuyé la fin de sa phrase d’un accent lugubre, le regardant droit dans les yeux. Il avait failli mourir sous les coups de ces brutes et n’était pas près de l’oublier. « Alors que fuis-tu ? »

Il eut soudain l’intime conviction que de sa réponse dépendrait son avenir, mais il ne savait pas si il pouvait lui faire confiance. « Une histoire d’amour compliquée. » se hasarda-t-il, espérant faire vibrer sa fibre romantique, mais elle roula des yeux, l’air exaspéré et d’un geste brusque se leva pour aller servir le thé.

« Comme les autres… il est comme tous les autres… et pourtant… » L’entendit-il murmurer. Sa voix était un mélange de tristesse, de lassitude et de colère. Elle posa les tasses sur la table mais une des vis mal positionnées de son crochet se prit dans un pli de la nappe et le service en porcelaine ne fut sauvé que par la rapidité de ses réflexes. Elle pesta, regardant sa main de métal avec dégoût.

« Cette chose n’est pas des plus pratiques. » constata-t-il, alors qu’une idée était en train de germer dans sa tête. Le regard de haine qu’elle lui lança alors le fit sursauter mais il sentait qu’il aurait besoin de son aide, et il continua, l’air de rien, espérant amener la conversation là où il voulait. Doutant qu’il puisse jouer sur sa sensibilité, il décida d’y aller au culot. « Je ne sais pas quel charlatan vous a posé ce crochet, mais il est bien trop lourd et inutile pour quelqu’un de votre constitution. Il serait plus présentable sur un docker ou un de ces pirates qui sévissent sur les mers du Frath… à moins que cela ne soit l’un des métiers que vous exerciez.»

Une expression à la fois surprise et furieuse passa sur son visage, mais elle ne répondit pas, le laissant parler, curieuse de voir où son audace le mènerait. Elle sortit deux petites boules brunes d’une boite en fer peinte qu’elle déposa avec délicatesse dans les tasses avant d’y ajouter l’eau. Les arômes du thé commencèrent à emplir la pièce. Cela avait quelque chose d’apaisant. Elle posa une tasse sur la petite table de chevet et retourna à son fauteuil, regardant pensivement le fond de la sienne.

Amaury prit la sienne et fût étonné d’y trouver une fleur de thé qui y déployait ses pétales avec grâce et lenteur, dégageant une multitude de senteurs qu’il ne pouvait identifier. Ce thé était un luxe réservé à une certaine classe et les fleurs de thé, nouvel objet de curiosité venant des plantations du sud, se monnayaient à prix d’or sur les marchés. Il la regarda éclore au fond du liquide ambré, fasciné, oubliant un instant où il se trouvait. Ses pensées s’envolèrent auprès de celle qu’il avait quitté, l’imaginant s’émerveiller devant ce spectacle. Il serra les dents et une douleur bien plus grande que celle qu’il ressentait dans son épaule l’envahit, si forte qu’il ne la remarqua pas quand elle s’approcha de lui pour retirer son bandage. « Les cachets devraient pourtant faire effet. » constata-t-elle, un peu perplexe.

Aveuglé par la douleur il lui saisit fortement le poignet, la forçant à plonger son regard dans le sien. « Pourquoi ? » Ce seul mot contenait des milliers de questions dont il n’aurait peut-être jamais les réponses, mais elle lut dans ses yeux quelque chose qui l’interpella. Elle aussi à une époque avait hurlé cette question aux quatre vents, en vain et connu la souffrance du silence qui lui répondait. Elle le regarda alors sous un jour nouveau. Il ne portait aucune trace visible d’une vie mouvementée. Son corps était fin mais bien dessiné, sans être trop musclé. Il n’avait pas l’air d’avoir trop souffert de la faim ou d’avoir goûté aux alcools et aux fumées des drogues qui faisaient des ravages par ici. Quand elle l’avait trouvé il était sale, couvert de boue et de poussière, mais ses cheveux aussi noirs que les siens étaient bien coupés, aucun parasite ne courrait sur sa peau. Il avait des doigts longs et fins qui lui firent penser à ceux d’un musicien et son visage aux pommettes saillantes, son profil au nez fin mais puissamment arqué étaient des caractéristiques typiques des grandes familles de l’Est, loin des visages rongés par les maladies et burinées par les vents qu’elle côtoyait tous les jours ici. Non, son visage était trop noble et ses yeux bleus, bordés de longs cils noirs la fixaient d’un regard trop franc pour qu’une stupide histoire d’amour l’ai fait atterrir dans le cul de basse fosse qu’était cette ville, à la recherche de l’oubli. Il y avait autre chose.

Une ombre hantait son regard, le rendant bien plus intéressant qu’un simple voyageur venu se perdre ici et qu’elle oublierait dès lors qu’il aurait franchi le seuil de sa porte. Elle le repoussa avec douceur et continua à examiner sa blessure avec le plus grand calme. « Tu peux passer ta vie à chercher des réponses, prisonnier de ta colère et ton désespoir, les laisser t’envahir, te dévorer jusqu’à ce qu’ils ne rejettent qu’une carcasse vide, incapable de penser, ou accepter ton ignorance et vivre en paix avec toi-même. »

Ces mots étaient une énigme dont il ne saisissait pas le sens, mais elle semblait parler en connaissance de cause et sa voix l’apaisa un peu. Il la laissa examiner ses blessures et nettoyer ses plaies sans broncher, la regardant utiliser son étrange appendice métallique avec une impressionnante dextérité. « Une main de docker, hein ? » lui fit-elle remarquer tout en allant ranger la trousse de bandages.

Une lueur de malice passa sur son visage, fugace expression qui fit rougir Amaury. Il se sentait idiot d’avoir parlé ainsi, mais elle ne semblait pas lui en tenir rigueur. « Je ne pensais pas ce que je disais … »

« Et pourtant tu avais raison tout à l’heure, c’est bien une prothèse de docker. Je l’ai récupérée sur un cadavre il y a quelques temps. Le type était bâti comme une armoire à glace et j’ai eu du mal à la lui arracher et plus encore à la fixer sur mon propre bras. Elle n’est pas très belle ni très pratique mais fait toujours son petit effet auprès des imbéciles de ton espèce. » Tout en parlant elle lui laissait admirer l’objet à la lumière du jour, et manipulant un des engrenages qui retenait la pince, la fit se refermer sur le vide dans un grincement aigu.

Cette révélation le décontenança et il ne savait pas si il devait la prendre au sérieux. Dans le doute, il préféra changer de sujet. « Je n’ai pas saisi votre nom. »

« Je ne te l’ai pas dit. »

Il commençait à en avoir assez de ses réponses évasives, mais ne se laissa pas démonter. « Puis-je avoir l’insigne honneur de connaître le nom de celle à qui je dois la vie ? » Le sarcasme n’était pas son fort et la demi révérence qu’il fit l’étourdit un instant.

Elle secoua la tête, amusée par ce jeune homme qui n’avait décidément pas sa place ici. « Raconte-moi ton histoire et je te dirai mon nom. »

«Ce marché n’est pas très équitable. Je vous ai donné mon nom sans rien en retour. » Lui fit-il remarquer.

« Je ne te l’avais pas demandé. »

« Considérez que c’était un acompte. En échange de mon histoire, je veux entendre la vôtre. » Amaury sentait instinctivement que seule l’audace lui permettrait d’obtenir quoique ce soit d’elle. Elle hocha simplement la tête et se cala confortablement dans son fauteuil, savourant sa tasse de thé. Il bût une gorgée de la sienne, essayant de rassembler ses idées. « Au début, je pensais que ça n’était qu’une de ces gosses de riches qui s’ennuie et cherche à braver les interdits liés à sa condition. Si j’avais su ce que cela entraînerait, j’aurais tout fait pour la repousser, mais elle m’amusait… »

 

Suite – Chapitre III

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