La Lijhline – Chapitre IV

Chapitre IV

De violents coups furent frappés à la porte, coupant court aux réflexions d’Amaury. Sans se départir de son calme, la jeune femme se leva et passa une robe de chambre posée sur le dossier d’un des fauteuils. Elle se tourna vers Amaury et hocha simplement la tête dans sa direction. « Reste là et ne fais pas de bruit. Je t’appellerai si j’ai besoin de toi. » Les coups redoublèrent, de plus en plus pressants mais elle ne se dépêcha pas pour autant. Elle poussa la porte de la chambre, laissant apparaître une seconde pièce. De lourdes tentures noires masquaient les fenêtres, plongeant l’endroit dans la pénombre, mais elle avait l’air plus grande encore que la chambre où il se trouvait. De part et d’autre étaient disposés des lits et de nombreuses étagères remplies de bocaux et d’instruments divers, dont le métal impeccablement astiqué brillait sous la lumière de la veilleuse qui brûlait sur un bureau de bois sombre placé juste à côté de la porte. En refermant derrière elle, elle lui adressa un nouveau sourire, respectant sa part du marché. « Mon nom est Maebel… mais ici tout le monde me surnomme La Lijhline. »

À la porte d’entrée les coups montaient en intensité, ainsi que les cris. Elle déverrouilla le battant, le crochet en avant, au cas où, mais elle savait bien que personne ici n’oserait l’attaquer, sa maison avait été déclarée zone neutre par les Pères, les chefs des trois grandes familles truandes, qui se partageaient le contrôle du quartier des Eaux Noires. Ils avaient trop besoin d’elle, seul médecin à la ronde qui ne soit pas un charlatan ou un obscur élève chirurgien en manque de cadavres pour s’entraîner. Elle augmenta la lueur de la veilleuse, illuminant la pièce et ouvrit grand la porte, laissant entrer deux hommes qui en soutenaient un troisième. Tous trois étaient souillés de sang, mais un seul paraissait sérieusement blessé. D’un geste, elle tira un grand drap sur un des lits et leur ordonna de l’y allonger. Ils étaient jeunes, à peine sortis de l’enfance mais ils connaissaient la rue et ses dangers depuis bien longtemps.

« C’est les gardes de la milice ! Ils nous sont tombés dessus alors qu’on était à la limite du quartier. Tout s’était bien passé jusque-là et on était en train de rentrer. Y’en a deux qui nous ont coursé jusqu’au Quai de la Lampe, on a cru pouvoir les y semer, ils vont jamais plus loin que le pont. On était presque arrivés au bout du quai quand ils ont sorti leurs armes et ont tiré. Il y en a un qui a eu Parn et… » Le plus âgé des deux parlait d’une voix hachée, à bout de souffle.

Elle leva simplement la main pour le faire taire. Elle ne voulait pas entendre ses explications, ne pas être complice de ses secrets. Elle les soignait et les renvoyait chez eux. C’était la règle qu’elle avait imposée au fil du temps. L’autre était comme tétanisé, regardant avec horreur les bocaux emplis de restes de corps humains qui trônaient sur la grande cheminée au fond de la pièce, à côté d’une petite pendule de porcelaine ancienne dont les aiguilles étaient arrêtées.

Tant de rumeurs circulaient sur elle, sur la Lijhline, figure mythique de l’ancien culte dont le sifflement pareil à celui des oiseaux de Bahn, dévoreurs de carcasses, annonçait la venue. Divinité des morts, cherchant sans cesse une nouvelle âme à emporter, d’après les légendes, elle pouvait d’un regard ôter la vie des pauvres hères qui croisaient son chemin. Bien qu’elle n’ait de Lijhline que le surnom, tout comme cette ancienne divinité, Maebel était respectée de tous, mais par-dessus tout, crainte.

Le garçon reculait petit à petit, près à détaler à tout moment tandis que son compagnon la regardait s’occuper de son ami. Elle les ignora tous les deux. Si ils étaient en mesure de parler ou de marcher alors ils n’avaient pas besoin d’elle. Le jeune Parn, lui par contre était mal en point. Il avait dû perdre beaucoup de sang. D’un geste assuré elle déchira sa chemise de haut en bas à l’aide de son crochet, afin d’accéder à la plaie. Elle constata avec soulagement que les gardes avaient tiré avec un modèle ancien de fuseur qui ne causait de graves dommages que pour les tirs de courte portée. Le tir avait cependant laissé un trou profond, un peu plus petit que la taille de son pouce, sur son flanc pâle, mais aucun organe vital ne semblait touché. Elle releva la tête et leur fit signe de retourner dehors. Celui qui se trouvait le plus près de la porte n’attendait que ce signal et s’engouffra dans la nuit, mais son autre compagnon refusa de partir, comme terrifié par ce qui pouvait se trouver dehors. « Je dois rester, Steinn va me tuer. Je lui avais promis qu’on n’irait pas plus loin que la Lampe, mais Parn voulait… » Il fut coupé par un lugubre sifflement. Il hésita un instant, indécis. Entre affronter la Lijhline ou le père de Parn, il ne savait pas ce qui était le pire, mais il finit par courber l’échine et sortir. « Prenez soin de lui, c’est un bon gars… »

Une fois seule avec son patient, elle appela Amaury. Ce dernier était resté derrière la porte de la chambre, attentif aux moindres bruits. « Passe un tablier et pose ta main là. Tu vas presser aussi fort que tu peux. Je reviens.» Sans lui laisser le temps de se remettre de sa surprise à la vue du jeune homme étendu sur le lit, elle le mit au travail tandis qu’elle retirait sa robe de chambre pour passer un tablier de travail, maculé de tâches douteuses et sans doute anciennes.

« Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? » Il regardait le visage du garçon, sentant son faible pouls sous la paume de sa main.

« Aucune idée et je ne veux pas le savoir. » Elle avait rassemblé ses instruments et tendit une seringue à Amaury. « Si jamais il crie ou se débat, pique-lui la cuisse. » Devant son air totalement dépassé, elle ajouta, non sans malice. « Je préfère que tu l’anesthésies plutôt que d’avoir à l’assommer… Cela laissera moins de traces. »

Mais Amaury n’eut pas à user du contenu de la seringue. Leur patient était tombé dans l’inconscience et il ne bougeait pas, laissant à Maebel le champ libre pour arrêter l’hémorragie et nettoyer la plaie. Elle n’était pas gênée par la vue du sang et son crochet, pourtant si lourd, était d’une redoutable agilité. Amaury n’eut quasiment rien à faire si ce n’est lui passer les instruments qu’elle demandait.

L’opération fut rapide, mais l’issue en restait incertaine tant il avait perdu de sang. La jeune femme regardait le visage du garçon l’air un peu soucieuse, mais ne fit aucune remarque. Elle essuya ses mains souillées et demanda à Amaury d’aller lui chercher le flacon de calmant qu’elle avait laissé dans la chambre avant de retirer son tablier et le jeter dans un coin, lasse. Il profita de cet instant de calme pour s’appuyer contre le mur et souffler un peu, la tête pleine de questions. Qui était-elle ? Elle semblait si sure d’elle, pleine d’un sang-froid presque inquiétant. Et ces hommes ? Pourquoi n’avaient-ils pas emmené leur ami dans une vraie clinique plutôt qu’ici ? Décidément il avait du mal à comprendre cette femme et l’endroit où il se trouvait.

La porte de l’entrée s’ouvrit avec fracas et un homme de haute taille, à la musculature imposante entra en trombe. « Où est-il ?! » Il avait l’air furieux et prêt à en découdre avec quiconque se placerait en travers de son chemin. Les poings serrés il se planta devant Maebel et bien qu’elle fût assez grande, il la dépassait d’une bonne tête. Elle ne parut cependant pas impressionnée et écarta le bras pour lui barrer le passage alors que trois autres hommes tout aussi menaçants étaient entrés à sa suite. « Pas d’armes dans cette maison. » La voix de Maebel était ferme et ne montrait aucune peur.

« Je m’en fous ! Où est Parn ?! Où est mon fils ?! Cet idiot de Diter m’a dit qu’il l’avait amené ici ! »

« Pas d’armes. » Répéta-t-elle plus fort. « Soit tu demandes à tes hommes de sortir et je soigne ton fils, soit tu fais encore un pas et je ne réponds plus de sa vie. A toi de choisir Steinn. »

Capitulant de mauvaise grâce il fit signe à ses hommes de sortir. Elle repoussa la porte sur eux avant d’accompagner son hôte vers le fond de la salle. Elle tira le rideau qui servait de cloison, découvrant un jeune homme pâle, allongé sur le lit. Il n’avait pas repris conscience depuis qu’il avait été amené ici mais sa respiration était plus calme. Sans se soucier de Maebel, l’homme qu’elle avait appelé Steinn se jeta à genoux auprès de son fils et lui saisit la main, le regard mouillé de larmes.

« Il va passer une nuit difficile, mais si il respire encore demain, il sera sauvé. Il faut attendre. »

Amaury avait ouvert la porte et jeta un coup d’œil inquiet alentour. Il agita dans sa direction le flacon qu’elle lui avait réclamé quelques instant plus tôt, pour attirer son attention, mais n’osa pas s’approcher plus du colosse avec qui elle se trouvait.

« Qui a fait ça ?! » La voix de l’homme se fit sourde, menaçante. « Qui a osé toucher à mon fils ?! C’est lui ?! » Steinn se releva et en deux enjambées il était sur Amaury qu’il saisit par la gorge, le plaquant contre le mur le regard fou de douleur. « C’est toi ordure ?! C’est toi ?! » D’une seule main il le souleva et l’aurait certainement tué sur place si Maebel n’était pas intervenue. Saisissant la seringue qui n’avait pas été utilisée, elle la planta dans la main de l’homme.

« Lâche-le où je t’injecte la totalité de cette seringue. » Le pouce sur la pompe, elle affichait un regard déterminé.

La menace autant que la petite dose de tranquillisant déjà injectée le fit obéir. Laissant tomber Amaury à terre comme un vieux paquet de chiffons, ilse recula d’un pas, la main pendante, avant de s’écrouler sur le lit le plus proche. « C’est mon dernier fils … » lui murmura-t-il, la voix brisée. « Ils me les ont tous tués, il ne me reste que lui… »

L’excuse n’eut pas l’air de la toucher. « Tu connaissais les règles. Je ne soignerai plus aucun des tiens. » Elle aida Amaury à s’asseoir et l’examina rapidement. La trace des doigts de Steinn était imprimée sur sa gorge et il avait l’air encore secoué, mais il allait bien. Au moins il n’était pas tombé sur son épaule blessée. Elle hocha la tête d’un air rassurant et alla lui chercher un verre d’eau.

Steinn regardait le lit où était allongé son fils dont la peau pale et luisante de sueur l’inquiétait de plus en plus. « Tu ne peux pas le laisser mourir. »

« Amène-le à la clinique de Huicha. Il n’a plus rien à faire chez moi ! » Elle aida Amaury à boire, ne se préoccupant plus ni du père ni du fils. Il avait osé lever la main sur un de ses patients et elle ne pardonnait pas ces écarts de conduite si facilement.

« Si je l’amène là-bas, les gardes vont me le prendre et il se balancera au bout d’une corde dès demain ! Tu ne peux pas le laisser mourir ! Je me suis emporté, mais ne le fais pas payer pour les fautes de son père ! Je ferai n’importe quoi si tu le sauves !  Parole !» Il avait posé sa main sur son cœur et se tenait droit alors qu’il frappait sa large poitrine de son poing serré, l’air décidé. Ainsi se scellait une promesse. Dans ce quartier de la ville où l’or brûlait les doigts et s’évaporait avant même d’atterrir dans une bourse, une parole avait plus de valeur que n’importe quoi au monde. « Demande-moi ce que tu veux. » répéta-t-il, plus calme. « J’ai une nouvelle dette envers toi. »

La proposition la radoucit un peu et elle regarda Amaury un instant. « Bien ! Deux de tes hommes ont pris le sac de mon protégé il y a quelques jours… » Elle appuya ce mot d’un regard lourd et insistant. « .. Fais ce que tu veux d’eux tant que je n’ai pas à les soigner, mais surtout rapporte moi son sac ainsi que tout ce qu’il contenait. Et je dis bien tout ! Alors, je fermerai les yeux sur ce petit… incident. » Elle lui désigna la porte du bout de son crochet. « Maintenant pars et ne reviens pas avant d’avoir retrouvé ce sac. Je m’occupe de Parn. »

 Suite – Chapitre 5

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5 Comments (+add yours?)

  1. Aki
    Aug 14, 2013 @ 14:12:21

    Et, ben… ça c’est du médecin de choc ! Elle me fait beaucoup penser aux médecins militaires, d’ailleurs.
    Sinon, son nom se prononce “Mébel” ou “Ma-ébel” ?

    Reply

    • nylh
      Aug 15, 2013 @ 02:29:54

      On va dire qu’elle n’a rien à voir avec une petite fleur fragile et qu’elle a un sale caractère ( c’est un peu obligé vu le contexte )
      Ma-ébel pour la prononciation.

      Reply

  2. Lycoris
    Aug 15, 2013 @ 18:11:16

    Une femme forte, compétente et avec ce qu’il faut d’intégrité pour savoir qui elle est et s’en tenir à ses valeurs sans se laisser influencer (ni par des émotions éphémères comme la peur, ni par les autres). Un être humain, dans le sens noble du terme – un être complet, autosufissant.
    Eh bien. Voilà un début de réponse au pourquoi de mon intérêt pour elle.

    Reply

    • nylh
      Aug 16, 2013 @ 11:54:22

      Et bien c’est une bonne description, même si c’est aussi quelqu’un qui cache pas mal de blessures sous ce masque, mais malgré tout, elle essaie de tenir bon dans cet endroit plus qu’hostile.

      Reply

  3. Trackback: La Lijhline – Chapitre III | Les légendes d'Azcor

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