La Lijhline – Chapitre V

Chapitre V

 

Steinn était resté encore un bon moment devant chez elle, à hurler après ses hommes, mais il n’était pas retourné à l’intérieur. Le calme était enfin revenu, pourtant Amaury se sentait toujours anxieux et jetait de fréquents coups d’œil en direction de la porte, s’attendant à tout instant à voir ce colosse la défoncer pour venir les tuer. On lui avait dit que le quartier des Eaux Noires était l’un des rares où les traqueurs de la Korma n’iraient pas le chercher, mais on avait omis de lui dire que sa vie n’y tiendrait qu’à un fil. Devinant son angoisse, Maebel le rassura à sa façon. « Tant que tu restes avec moi ils ne te tueront pas. Tu m’appartiens et ils ont appris à ne plus toucher à mes affaires. »

« Je vous appartiens ?! » Il ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire par là. Tous les événements récents se mélangeaient dans sa tête et il ne savait toujours rien d’elle à part son nom. « Qui … » Il allait ouvrir la bouche pour l’interroger sur ces hommes quand elle y coupa court.

« Tu sais cuisiner ? » Elle s’était installée à son bureau et griffonnait quelques mots dans ses registres. Sans lever la tête elle indiqua la porte de la chambre. « Puisque tu es debout, rends-toi utile. Va dans la cuisine et prépare nous quelque chose. Il y a des œufs et du pain sous l’escalier.»

Il avait fui, perdu tout ce à quoi il tenait, avait échoué dans cet endroit étrange où la vie des gens ne tenait qu’à une parole donnée, avait été attaqué, on lui avait volé toutes ses affaires, il avait manqué de mourir étranglé par un géant furieux et elle lui demandait de préparer le déjeuner ? Il se balança d’un pied sur l’autre, perplexe. Lui qui pensait s’être endurci durant sa cavale, qui avait dû traîner dans des quartiers de plus en plus sombres, qui s’était retrouvé mêlé à quelques bagarres et petit boulots louches, il était comme un enfant ici et avait tout à apprendre de la vie si il voulait survivre. Elle ne l’avait pas attaché, il pouvait toujours s’enfuir, mais la rapidité avec laquelle elle avait répondu à l’attaque et sa dextérité à manier cet énorme crochet qui lui servait de main ne lui laissait présager rien de bon si il tentait de lui fausser compagnie. Une partie de lui voulait fuir, mais une autre était de plus en plus intrigué par cette femme au caractère implacable. Il voulait en apprendre plus sur elle, sur ce qui l’avait amenée à venir se perdre dans cet endroit de fous. Son maître lui avait dit de ne revenir que dans un an et il lui restait encore plusieurs mois avant de pouvoir rentrer chez lui. Il n’avait nulle part où aller. Dans un soupir, il lui obéit et se rendit à la cuisine, dont la porte donnait directement dans la chambre.

Il fut étonné de trouver une pièce toute en longueur dont toutes les portes étaient condamnées par de larges planches clouées aux chambranles, empêchant toute retraite sur l’extérieur. Un escalier massif courait de long du mur, et les marches, couvertes d’une épaisse poussière lui indiquaient que personne depuis longtemps ne s’était rendu dans les étages supérieurs. Aucune fenêtre pour éclairer la pièce, et la seule lumière du jour provenait du haut de l’escalier. Cet endroit ressemblait plus à un hall d’entrée qu’à une cuisine mais tout y avait été aménagé comme tel et quand il ouvrit les placards il fut étonné d’y trouver autant de denrées différentes. Conserves, farine, confitures étaient soigneusement étiquetées et rangées sur les étagères. Il ouvrit la porte sous l’escalier, s’attendant à y trouver un autre placard, mais c’est une cave, propre et fraîche, qui l’accueillit. Il saisit la lampe qui était pendue en haut des marches et descendit chercher ce qu’elle lui avait demandé. Il eut vite fait de trouver les œufs et le pain qu’il goûta avec appréhension mais, bien qu’un peu sec, il était bon. Avant de remonter, il en profita pour explorer un peu l’endroit. Là encore les ouvertures qui donnaient sur la rue avaient été condamnées. Qu’il y avait-il derrière ces planches ? « Tout est tellement étrange ici. Je ne serais pas étonné de trouver une salle de réception dans le prochain placard !» Il éclata de rire à cette pensée, mais se tut bien vite en entendant résonner le son de sa voix sur les murs de pierres nues. Il y avait quelques caisses en bois empilées les unes sur les autres, des chaises brisées, des draps usés et une rangée d’étagères contre une des parois, remplies de bocaux dont il n’arrivait pas à identifier le contenu. Saisi d’un sentiment où se mêlaient le malaise et la curiosité, il approcha sa lampe plus près et poussa un cri d’horreur. Des fœtus. Les étagères étaient pleines d’enfants non nés, flottant dans un liquide ambré. Certains étaient minuscules et ressemblaient à des petits animaux, d’autres étaient quasiment formés. Il se recula et buta contre quelque chose. Le panier contenant la nourriture qu’il était descendu chercher lui aurait échappé des mains si d’un mouvement preste au reflet métallique, Maebel n’en avait pas saisi l’anse. Il leva la lampe sur son visage sévère et ne put prononcer un son, trop horrifié par ce qu’il avait vu.

« J’ai oublié de te prévenir. » Sans une autre explication, elle le poussa vers les escaliers et le força à remonter dans la cuisine. « Va surveiller Parn, je vais nous faire à manger. Tu n’as pas l’air en état de tenir une casserole. » Elle avait une autorité et un calme naturels qui le mettait de plus en plus mal à l’aise mais il lui obéit sans broncher.

Le garçon était toujours étendu sur son lit, il n’avait pas l’air de souffrir mais respirait avec difficulté. En l’observant il se rendit compte qu’il ne devait pas avoir quinze ans. Il était assez grand pour son âge, mais son visage avait encore les traits ronds de l’enfance. Parn gémit un peu et entrouvrit les yeux. Il fronça les sourcils en le voyant. « C’est pas encore aujourd’hui qu’la Vieille Mère f’ra ses dents sur mon cadavre, hein ? » Sa voix n’était qu’un vague murmure rauque et avait des accents durs qui ne convenaient pas à son âge. « Mais elle a bien failli m’bouffer… Qu’est-ce que ça fait mal…  » Dans les quartiers un peu mal famés qu’il avait traversé au cours de sa fuite, il avait croisé des bandes de gamins, vivant de rapines et de petits larcins, insouciants pour la plupart, mais ici tout semblait différent, il fallait grandir au plus vite pour survivre. Le garçon ferma à nouveau les yeux un demi sourire sur les lèvres, soulagé d’avoir échappé à la mort, cette Vieille Mère aux dents longues comme ils l’appelaient, et que tous redoutaient de croiser un jour même si ils la savaient à leur trousse à chaque instant.

Pendant ce temps des odeurs de cuisine chatouillèrent les narines d’Amaury et il se rendit compte qu’il mourait de faim. Maebel avait débarrassé son bureau des quelques papiers qui l’encombraient avant d’y dresser la table. Elle invita Amaury, d’un geste à venir s’asseoir avec elle. Il n’avait pas mangé depuis des jours et se sentit saliver. Elle avait pris le temps de se laver et s’habiller avant de passer à table. Sa longue chemise de nuit noire avait été remplacée par une tenue qui avait tout du croisement entre une blouse de médecin et une robe de cabaret dont la blancheur immaculée tranchait avec le noir de ses cheveux. C’était une sorte de demi-blouse aux manches bouffantes qui s’arrêtait juste sous la poitrine, passée sur un corset qui allongeait encore plus sa taille, prolongé par quelques drapés cousus sur ses hanches. La tenue était complétée par un pantalon noir bouffant, serré sur ses mollets et une paire de guêtres assorties. Cela ne ressemblait en rien à ce qu’il avait déjà vu et il doutait qu’aucune autre femme puisse oser sortir habillée de la sorte. Aussi étrange que la tenue pouvait lui paraître, il concéda qu’elle lui allait à merveille. Mais la couleur semblait avoir été bannie de sa personne et la seule tache colorée qui égaillait un peu l’ensemble était le vert de ses yeux, parsemés de paillettes d’or. Alors qu’elle faisait glisser son assiette devant lui, il en regarda son contenu méfiant, s’attendant presque à voir au milieu de ses œufs brouillés une petite main d’enfant, cuite à point.

« Des œufs et quelques herbes, rien de plus. » L’étrange Maebel avait à nouveau deviné ses pensées et le regardait d’un air amusé. Elle avait coincé sa fourchette dans la pince de son crochet et mangeait tranquillement.

Mais lui refusait de toucher à son assiette tant qu’elle ne lui aurait pas fourni d’explications. « Ce sont … ce sont les vôtres ? » Du doigt il désigna le sol, faisant référence à cette horrible collection de bébés morts qui reposaient sur les étagères du sous-sol. Il avait entendu parler quelques années auparavant d’une dame de la haute société qui, refusant pour quelques sombres raisons d’héritage de donner un fils à son mari, s’était faite avorter à plusieurs reprises et avait conservé ses enfants de la même façon. L’histoire avait fait grand bruit quand une femme de chambre un peu trop curieuse avait découvert plusieurs bocaux dans les armoires de la chambre, éventant le lourd secret de sa maîtresse.

« Par tous les dieux non, il y en a bien trop pour une seule femme ! » Elle éclata d’un rire grinçant et un peu triste. « Je ne suis que leur gardienne, jusqu’au jour où je quitterai cette ville et leur offrirai une sépulture décente. »

Elle avait l’air d’avoir envie de parler et Amaury l’encouragea du regard, tout en goûtant à son plat, mais elle resta silencieuse, pensive. « Qu’est-ce que vous faites dans cette ville ? » Se hasarda-t-il finalement à lui demander.

« Je suis comme toi, je fuis une vie que j’ai laissé derrière moi et je fais en sorte de survivre. » Elle reposa sa fourchette et regarda par-dessus son épaule pour s’assurer que Parn dormait, puis elle baissa la voix. « Ici, je suis la Lijhline, la Faiseuse d’Anges, le seul médecin assez fou pour oser m’aventurer à la nuit tombée dans les rues des Eaux Noires et soigner toutes ces pauvres âmes qui mourront de toute façon demain. Je ne leur demande pas d’argent, juste un service, une parole donnée. C’est ainsi que j’ai pu asseoir ma réputation et survivre ici, ça et quelques connaissances utiles dans le domaine des plantes et des poisons. Voilà tout ce que tu as besoin de savoir sur moi. »

« J’ai vu que vous aviez une certaine expérience dans l’utilisation des seringues… Mais vous êtes vraiment médecin ? » Malgré ce qu’il avait vu plus tôt il avait encore du mal à la croire.

« Tu veux voir mon diplôme ? » Elle avait levé les yeux vers lui, le regard plein de défi.

Il baissa la tête, mal à l’aise. « Non, excusez-moi… » Il n’avait pas voulu la blesser en mettant en doute sa parole, mais le titre de médecin était un domaine réservé à une élite fortunée et principalement masculine. Cela lui semblait impensable qu’elle puisse avoir fait de hautes études dans une quelconque université du royaume. Il repensa alors à tous les livres accumulés dans la chambre, songeur.

« Bien, parce que je n’en ai pas. C’est bien inutile ici d’ailleurs. Peu leur importe de savoir si vous avez fait de longues études, tant que vous savez recoudre une plaie et apaiser la douleur. J’ai appris sur le tas. J’ai bien quelques cadavres enterrés à la cave, mais en règle générale ceux qui viennent jusqu’ici repartent sur leurs deux pieds. »

En entendant ces mots il s’étrangla avec ses œufs brouillés et il lui fallut plusieurs minutes pour reprendre son souffle. Elle lui souriait, de plus en plus amusée de voir qu’il prenait toutes ses paroles au pied de la lettre. « Ça va mieux ? » Lui demanda-t-elle alors qu’il s’essuyait les yeux dans sa manche. « J’ai suivi des études d’infirmière.  C’était la seule chose qui nous était accessible, pauvres femmes sans cervelle que nous sommes. » Reprit-elle d’un ton amer. « Mais en cachette, Pline et moi étudions la médecine. Je rêvais de devenir chirurgien et elle, d’ouvrir sa propre clinique, où nous aurions pu exercer en toute tranquillité, loin des tracas de la grande ville et de ses règles… Mais la vie en a décidé autrement. Et j’ai fini par échouer ici, comme beaucoup d’autres. J’aurais sûrement coulé si la promesse que je lui avais faite ne m’avait pas maintenu la tête hors de l’eau. Ça n’est pas exactement ce que nous avions imaginé… » D’un geste elle embrassa la salle, transformée en clinique de fortune pour qui osait passer le seuil de sa porte. « Je n’ai pas pour autant arrêté d’étudier et même si je n’ai passé aucun concours, j’ai sauvé bien plus de vies que ces prétendus médecins qui se prélassent dans leurs luxueux cabinets à soigner les hémorroïdes de quelques baronnes à demi grabataires ! »

Elle se leva pour aller chercher du thé puis, après avoir servi Amaury, se cala contre le dossier de sa chaise, se laissant aller aux confidences. « Ça a commencé avec celles que je nomme mes petites fleurs de pavés, pauvres âmes arpentant les rues le soir venu, louant leur corps à ceux qui voudront bien les payer. J’avais réussi à ouvrir un petit cabinet à la limite des Eaux Noires, La Pointe Verte, un quartier ouvrier, assez pauvre mais tranquille. Mais personne ne voulait se faire soigner par une femme, qui plus est mutilée. J’ai passé des heures seules à attendre, puis des jours, des semaines, mais personne ne venait. Puis un jour, il y a eu Zinia. Elle devait être à peine plus âgée que Parn quand elle frappa à ma porte, mais c’était déjà une adulte avant l’heure. Elle était mal en point, malade, maigre et surtout enceinte. Le malheur des filles des rues. Elle pensait que j’étais une de ces faiseuses d’anges à l’aiguille acérée et elle me supplia de faire quelque chose pour elle, si son protecteur apprenait qu’elle attendait un enfant, il allait la tuer. Comme elle n’avait rien pour me payer elle m’offrir son seul trésor, une petite broche qui ne valait pas trois sous, qu’un bon client lui avait offert un jour. La fièvre la faisait délirer, je pense. Je n’avais encore jamais pratiqué d’avortement à l’aiguille et dans son état, une hémorragie aurait pu lui être fatale. J’avais quelques connaissances dans les plantes et les poisons, et réussis, je ne sais pas quel miracle à provoquer une fausse couche sans pour autant la tuer. Une fois remise, elle s’en alla comme elle était venue, mais j’eus d’autres visiteuses quelques temps plus tard. Mon nom circulait sur les pavés, derrières les lourds rideaux des bordels du port. Au fil des semaines, la rumeur grossissait sur mon compte, j’allais souvent me promener sur les quais le soir venu. Ça m’a attiré pas mal d’ennuis, mais je ne regrette rien. C’est ainsi que la Lijhline est née. » Elle souffla sur son thé, dispersant la fumée qui s’envolait au-dessus de sa tasse, repensant à certains événements qui avaient fait naître sa légende. « Mais mon activité commençait à devenir suspecte. » reprit-elle. « Je ne voulais pas risquer de me faire arrêter et j’avais enfin trouvé des gens qui avaient besoin de moi, alors je décidais d’emménager ici. C’est la seule maison habitée d’ailleurs, la seule qu’Ils aient autorisé avec la remise de cabs des frères Brako au bout de la rue. Vois-tu, cette place qui donne sur le jardin est une sorte de frontière, une zone neutre qui sépare les territoires des trois Pères. Un lieu à la fois hors de leur autorité mais protégé par leurs lois. L’entrée de la maison donne directement sur le territoire de Thadémus, c’est pour ça qu’elle est condamnée, afin de ne pouvoir accéder à cet endroit qu’en passant par la zone neutre. L’autre côté de la place donne droit sur la rue des bordels, le territoire de Velkan et en prenant à droite, jusqu’aux docks, tout appartient à Steinn… Que tu as croisé tout à l’heure. » Sur ces mots, elle repoussa sa chaise et alla voir son patient.

Amaury était suspendu à ses lèvres et fut déçu qu’elle ne continue pas son récit. Il se promit de la questionner à la moindre occasion. Il comprenait à présent d’où venaient tous ces enfants morts qu’elle conservait précieusement dans sa cave, mais il ne put s’empêcher de frissonner en y pensant. Il lui restait encore beaucoup de points à éclaircir sur Maebel, comme de savoir comment elle pouvait posséder autant de livres rares et d’objets si luxueux si elle ne faisait pas payer ses services. Pratiquait-elle une autre activité encore plus répréhensible ? Il en doutait, mais avec cette femme, tout lui semblait possible.

Suite – Chapitre 6

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