La Lijhline – Chapitre VI

 

Chapitre VI

 

La journée passa avec lenteur, sans plus d’autres paroles échangées. Maebel surveillait l’état de Parn et quelques autres patients firent leur apparition la tenant occupée jusqu’au soir. Elle avait demandé à Amaury d’aller se reposer, mais c’était une diversion pour qu’il reste à l’écart. Trop d’yeux traînaient dans sa demeure et les rumeurs allaient vite. Il était autorisé à vagabonder dans la maison tant qu’il n’essayait pas d’entrer dans les pièces condamnées. Elle ne le connaissait que depuis quelques jours, mais lui accordait une certaine confiance, chose à laquelle il fût sensible et bien que son bras recommença à le lancer, il ne se priva pas de visiter la petite maison qu’elle occupait seule. Il fût un peu déçu. Mis à part les pièces du rez-de-chaussée, l’endroit était presque à l’abandon et la poussière recouvrait tout.
Dans ses premières heures la petite maison devait avoir fait la fierté de ses propriétaires. Quelques dizaines d’années auparavant, Huicha était un port florissant, attirant une foule de marchands et artisans en tous genres, venus profiter des avantages de ce carrefour commercial. Jour et nuit, des bateaux de toutes tailles, débarquaient leurs précieuses cargaisons sur les docks. Les marchands venaient directement négocier les prix sous les grands hangars qui faisaient la fierté de la ville. La richesse et la beauté de Huicha attirait nombre de familles, venues chercher un nouveau départ dans cette ville en perpétuel mouvement. Des quartiers entiers étaient sortis de terre, plongeant directement sur la mer. De tous, les Eaux Noires était le plus vaste, séparé du reste de la ville par un immense canal où passaient paisiblement les bateaux chargés des denrées venues de l’Est.
Mais l’expansion des chemins de fer et le développement d’une ligne aérienne, dont les grands dirigeables aux couleurs éclatantes passaient à présent sans bruit au-dessus de Huicha pour relier directement la Citadelle Pourpre à l’île de Ra’Hafleny avaient fini par ralentir l’activité du port. Peu à peu les grands armateurs avaient quitté la ville pour investir dans les nouveaux transports, et ceux qui étaient restés s’étaient installés sur les hauteurs, se rapprochant de la grande gare, nouveau poumon économique de la ville. Le grand canal qui reliait le port au reste du monde ne charriait plus que des détritus et parfois quelque cadavres. Il ne restait plus que les bateaux de pêche pour faire tourner le port. Les commerces avaient peu à peu fermé, ainsi que toutes les infrastructures essentielles. L’école avait clos ses portes en premier, suivie du petit dispensaire. La caserne de pompiers la plus proche évitait méticuleusement le secteur. Il en allait de même pour les patrouilles de gardes, laissant les derniers habitants des Eaux Noires à leur sort. La pègre avait fini par mettre la main sur tout le quartier, créant un petit état soumis à ses règles que les habitants de la ville comme les autorités prenaient soin d’éviter. C’était, au fil des ans, devenu une zone de non droit, le royaume des truands de toutes espèces, régi par ses propres lois. Même la Korma n’avait pas réussi à percer dans ces lieux.


La visite de la petite maison fût rapide. L’étage était occupé par deux grandes pièces, un cabinet de toilette hors d’usage et un tout petit escalier qui menait sous le toit. Amaury ne se hasarda pas plus haut et passa le restant de la journée dans la plus grande des chambres. Les larges fenêtres qui donnaient sur le jardin à l’abandon étaient faites de vitraux multicolores qui donnaient à la pièce une touche de gaieté malgré les peintures défraîchies et les vieux meubles branlants entreposés çà et là. Du plat de la main il fit voler la poussière qui s’était amoncelée sur la banquette sous la fenêtre en arc et s’y assit, pensif. Combien de temps serait-il en sécurité ici ? Il était fatigué de courir les routes et de se cacher. Pour la première fois depuis des mois il ne ressentait pas l’angoisse d’être découvert et arrêté. Peut-être pourrait-il rester ici ? Y établir son petit atelier et tenir la promesse qu’il avait faite à sa douce princesse, juste avant sa fuite.
Maebel avait dit plus tôt qu’il avait une dette envers elle, plus encore si les sbires de Steinn lui rendaient son sac. Il acceptait ce fait, mais ne savait pas ce qu’elle voulait exactement de lui. Le front contre la vitre sale, il regardait le soleil se coucher sur la ville. De son poste d’observation il pouvait voir les hangars en ruine et les maisons branlantes aux volets pour la plupart clos. Tout avait l’air si sale et à l’abandon, qu’il aurait pu se croire seul au monde, si de temps à autre, quelques ombres furtives ne passaient dans la rue avant de disparaître. Les pierres autrefois blanches rongées par l’air de la mer et le mauvais temps étaient couvertes de traces noire et de mousse, longue traînées sombres semblables à des larmes séchées sous les fenêtres aveugles. Au-dessus des toits, quelques cheminées fumaient, seul signe de présence réel dans ce décor lugubre. On approchait de l’hiver, la couleur avait déserté les lieux, plus de fleurs poussant entre les pavés, plus de feuilles aux arbres. Les grands parcs arborés de la Citadelle Pourpre lui manquaient. Il soupira avant de se reprendre, refusant de se laisser aller à la nostalgie. Le soleil rasant frappa directement les vitraux, faisant danser une multitude de couleurs sur les murs et le vieux parquet grinçant. Fasciné par la danse des derniers rayons du soleil à travers les vitraux, il ne vit pas Maebel, appuyée sur le chambranle à l’entrée de la pièce. Elle l’observa un instant puis toussa pour attirer son attention.
« La Grande Flo va arriver d’ici peu. Je t’ai amené de quoi te changer et nous irons dîner dehors. » Elle posa la pile de vêtements propres sur une commode aux tiroirs manquants, ainsi qu’une serviette et un bloc de savon. « Il doit y avoir une cuvette dans le cabinet de toilette à coté, pour l’eau il faudra la faire couler un peu avant, ça fait longtemps que je ne me sers plus de l’étage. » Quelques coups se firent entendre à la porte et Maebel tourna les talons pour aller ouvrir.
Amaury prit un veston posé sur le dessus et l’examina avec le reste des vêtements. Il était usé mais de bonne qualité, mais par-dessus tout, il était propre. Il retira sa chemise à demi déchirée et la posa sur le meuble avant de commencer à déboutonner son pantalon, le laissant glisser à terre. Il ne faisait pas très chaud dans la pièce mais il ressentait un tel besoin de retirer enfin ses vêtements crasseux et de se laver qu’il ne se soucia guère de ce détail. Sachant Maebel occupée en bas il traversa la pièce, nu, saisissant au passage la serviette et le savon pour se rendre dans le petit cabinet de toilette qu’il avait visité quelques heures plus tôt. Il n’eut pas besoin de fouiller bien loin pour trouver ce dont il avait besoin. Le robinet était un peu rouillé et il eut du mal à l’ouvrir, mais le mince filet d’eau trouble qui se mit à couler, fit naître sur son visage un sourire de victoire. Du plat de la main il essuya le miroir fêlé qui avait été placé juste au-dessus du robinet et examina attentivement son reflet. D’innombrables bleus couvraient son corps, en passant par toutes les couleurs possibles, ainsi que des écorchures sur les bras et les genoux qu’il s’était fait en se défendant. Il comprenait bien à présent pourquoi son corps lui était si douloureux. Les mains de Steinn autour de son cou avaient laissé des traces rosâtres sur sa peau. « Si elle te voyait ! » s’écriat-il en riant amèrement. Il remplit la cuvette et plongea ses mains dans l’eau froide pour s’en asperger le corps et le visage. Cela lui fit le plus grand bien et, évitant de croiser à nouveau son regard dans le miroir, il fit une toilette rapide, prenant garde à ne pas trop appuyer sur certaines parties de son corps. Il se hâta, commençant à ressentir la morsure du froid puis il retourna dans l’autre pièce pour s’habiller. Au moment où il allait laisser tomber la serviette qu’il portait autour de la taille, quelque chose l’arrêta. Il se sentit observé et il découvrit que Maebel était revenue. Silencieuse, appuyée contre le mur, les bras croisés sur la poitrine, elle le regardait s’habiller, non sans un certain intérêt. « J’ai vu plus d’hommes nus que tu ne pourrais imaginer. Dépêche-toi de passer ces vêtements, nous devons parler. »
Amaury fit une grimace agacé et attrapa les vêtements qui se trouvaient sur la commode, faisant en sorte de masquer sa nudité derrière le meuble pourtant bas, ne voulant pas se donner en spectacle devant cette femme étrange. « On peut dire que vous avez l’art de mettre les gens à l’aise ! » Maugréa-t-il. Le dernier bouton de son veston fermé il se tourna vers elle, les mains sur les hanches. « Alors quoi ? »
« Si tu veux rester en vie, jusqu’à ce que tu puisses retourner à la capitale, tu as quelques petites choses à savoir sur les Eaux Noires. » Maebel s’était approchée de la fenêtre et regardait au dehors. « À partir de maintenant, si tu tiens à ta vie, ne prononce jamais le nom de ta princesse, n’évoque jamais ton histoire. Les Parezel ne sont pas très appréciés dans le quartier… » Elle avait baissé la voix, l’air sombre. « Plus d’une personne ici possède quelques raisons personnelles de les haïr. Moi la première… »
« Comment ça ? » Amaury se doutait bien que dans cet endroit hors des lois, le couple royal ne devait pas être populaire, mais sa dernière remarque l’intrigua.
« Tu le sauras bien assez tôt. » Sa voix était grave, étranglée par une émotion soudaine, mais elle ne rajouta rien de plus et lui fit signe de la suivre. Ils passèrent devant la Grande Flo qui l’accueillit avec une joie toute particulière. C’était une ancienne prostituée que l’âge avancé et l’embonpoint avaient chassé des trottoirs, mais qui avait gardé tout son caractère et qui survivait grâce à quelques petits services et certains anciens clients, fidèles. Elle ne manqua pas d’envoyer au jeune homme quelques œillades enflammées ainsi que quelques remarques équivoques qui le firent rougir jusqu’aux oreilles. Il se hâta de rejoindre Maebel à la porte alors qu’elle était en train de jeter sa lourde cape noire sur ses épaules. Il attrapa au vol l’autre cape qu’elle lui tendit et la suivit rapidement dehors, voulant mettre le plus de distance possible entre lui et cette vieille fille de joie qui ne semblait pas prête à prendre sa retraite.

 

Suite – Chapitre 7

 

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