La Lijhiline – Chapitre VII

(( Juste avant de partir pour l’Eurosteam Con à Paris, je poste le septième chapitre de la Lijhline. comme je compte auto éditer ce volume, j’arrêterais ma parution au chapitre dix. ))

Chapitre VII

La lune s’était levée sur les Eaux Noires, ronde et brillante, éclairant de sa lueur blafarde les pavés défoncés et les façades décrépites qui formaient comme une barrière autour du cœur du quartier que peu osaient franchir. L’antre de la Lijhline, comme ils l’appelaient ici, était située à la croisée des trois territoires, isolée au milieu des appartements déserts et des maisons en ruine. Trois rues donnaient sur la place, permettant à tous les habitants des Eaux noires d’accéder au petit dispensaire. La nuit avait apporté avec elle tout son cortège d’ombres aussi étranges qu’inquiétantes. Maebel marchait dans les ruelles sombres le regard fixe, la démarche assurée, menant Amaury, à travers ce dédale sans un seul instant d’hésitation. Elle connaissait ce quartier aussi bien que si elle y était née et ne saurait se rappeler le nombre de fois où elle avait arpenté ces rues, ombre solitaire parmi tant d’autres.
Arrivée à un embranchement, elle prit une petite allée sur sa droite, indifférente à l’odeur nauséabonde qui s’en dégageait. Dans une impasse, non loin d’eux, un ivrogne se mit à brailler un flot d’injures alors que des bruits de lutte et de course se faisaient entendre plus loin. Instinctivement il se rapprocha de la forme encapuchonnée qui était son guide, frôlant de sa main le tissu épais. Il fut rassuré de ce contact mais jetait des regards inquiets aux alentours, s’attendant à être attaqué, comme au premier jour de son arrivée aux Eaux Noires. Juste avant la sortie de la ruelle, elle s’arrêta et repoussa son capuchon pour mieux regarder Amaury. « Si on te demande quoique ce soit, dis que tu travailles pour moi. Parle le moins possible, ne réponds pas à la provocation, reste près de moi et tout se passera bien. »
Avec de telles recommandations Amaury ne put s’empêcher de frissonner, inquiet de ce que lui réservait cet endroit. Le chemin devenait de plus en plus étroit, l’obligeant à marcher derrière elle. Placée ainsi il ne voyait rien d’autre que quelques lueurs, mais l’avenue sur laquelle ils débouchèrent, étaient des plus animées. Il entendait des rires, des chants, mêlés à des cris avinés. Un étrange brouhaha qui contrastait avec l’ambiance angoissante des rues qu’ils avaient déjà traversées.
Cette partie du quartier dont l’avenue principale donnait directement sur les quais, était connue pour ses tripots et ses maisons de passe qui ne s’animaient qu’à la nuit tombée. Sans être propres, les bâtiments aux devantures peintes de teintes chaudes étaient en assez bon état par rapport aux maisons alentour. Les becs de gaz à l’aspect vieillot éclairaient des enseignes bariolées aux noms évocateurs. Amaury ne put s’empêcher de sourire en lisant des noms, tout droit sortis de romans à trois sous tels que la Chaude Cuisse, le Marin Ivre ou La Botte Rouge, mais Maebel continuait toujours droit devant elle. Autour d’eux, fleurs de trottoirs au regard éteint, fardées comme des pantins, marins en permission, bourgeois et étudiants venus s’encanailler se mêlaient les uns aux autres dans une grande cohue, mais Maebel fendait la foule avec une telle aisance qu’il faillit la perdre de vue plusieurs fois. Ils étaient presque arrivés sur les docks quand elle s’arrêta devant un établissement à la façade d’un vert douteux et aux vitres si sales qu’on ne voyait pas à travers. Amaury leva la tête pour lire le nom peint sur le fronton, le Prince des Pendus. L’endroit ne semblait guère très accueillant, mais il la suivit quand elle passa la porte basse. Ils débouchèrent dans une grande salle enfumée dont presque toutes les tables étaient occupées. Amaury eut l’impression que les conversations s’éteignaient à mesure qu’ils traversaient la salle et il sentit dans son dos des dizaines de regards braqués sur eux et ils n’avaient rien d’amicaux.
« Si ils pouvaient nous tuer ici et maintenant, ils le feraient. » Lui fit-elle en s’asseyant dans un coin de la salle. « Mais ils ont presque tous une dette envers moi et ça les rend furieux. » Elle fit signe, du bout de son crochet à une serveuse à l’air maussade. Cette dernière partit en cuisine et revint quelques instants plus tard, avec deux écuelles pleines d’un ragoût épais et fumant à la couleur indéfinissable. Sans ménagement, elle les jeta devant eux, éclaboussant Amaury au passage. Maebel ne prononça aucun mot et lui fit simplement signe de la tête en direction du comptoir.
« Vous pourriez faire attention ! » maugréa-t-il. La serveuse jeta un regard perplexe en direction d’Amaury qui était en train d’essayer d’essuyer les taches de sauce qui maculaient la manche de sa chemise puis se tourna vers Maebel. Cette dernière hocha simplement la tête et une expression étonnée se peignit sur le visage empâté de la femme.
D’un geste sans équivoque, Maebel passa son bras autour du cou d’Amaury, faisant glisser son crochet aiguisé sur la gorge du jeune homme totalement décontenancé. « Il est avec moi. » Elle avait prononcé cette phrase à voix haute, s’adressant autant à la serveuse qu’au reste de l’assemblée, faisant mourir dans l’œuf toute tentative contre son protégé. Après quelques secondes de silence, les discussions reprirent de plus belle, mais un homme assis à quelques tables de la leur les regardait avec insistance. Aussi large que haut, il avait les traits affaissés, et les joues rongées par la boisson et la maladie. Ses rares cheveux, longs et crasseux étaient lissés sur sommet de sa tête, vaine tentative pour cacher son crâne chauve et luisant. La haine brûlait dans ses yeux alors qu’il regardait le couple de nouveaux venus, et l’alcool aidant, il se leva, non sans mal, rajusta son couvre-chef, avant de se diriger vers leur table. Il s’inclina autant qu’il put pour saluer les deux convives, faisant tomber à terre, son vieux haut de forme défoncé et fit entendre sa voix éraillée.
« Ah ! La Lijhline, la plus grande salope de toute la ville ! » Les vapeurs d’alcool qu’il dégageait firent plisser le nez de Maebel mais elle se contenta de l’ignorer. Sans se laisser décontenancer il se tourna vers Amaury et le détailla de la tête aux pieds, l’air goguenard. « Tu t’es enfin trouvé un mâle prêt à te sauter ? Tu lui as dit au moins qu’entre tes cuisses c’est plus pourri que l’cadavre d’un noyé ? » Son rire fut coupé par un long rot qui résonna dans la salle soudain silencieuse.
« Docteur Edher, moi qui pensais croiser, tôt ou tard, votre dépouille affalée dans un caniveau ou sur un tas de détritus, je suis heureuse de constater qu’il reste encore quelques imbéciles pour payer vos consultations et vous permettre de passer du bon temps ici. » Maebel se tenait droite, sur la défensive, mais le ton de sa voix était presque enjoué, comme si elle était heureuse de retrouver une vieille connaissance.
« Oh, mais j’ai encore des relations ! Des gens qui veulent pas qu’tu les touches sale sorcière ! Crois pas que t’as réussi à te mettre tout le monde dans la poche ici. T’arriveras pas à les tromper encore longtemps avec tes remèdes de bonne femme et tes petites pilules colorées. T’es qu’une demi femelle et le type qui t’a tranché la main aurait mieux fait de finir le boulot ! » Il était écarlate, les yeux exorbités par la colère qu’il déversait sur elle. Lui qui avait eu le quartier à ses pieds et qui monnayait ses services à prix d’or avait tout perdu depuis que cette femme était arrivée, ne demandant à être rétribuée qu’en services et promesses. Edher qui avait déjà un penchant pour l’alcool et les drogues s’était enfoncé de plus en plus profondément dans ses vices à mesure qu’il perdait sa clientèle. « T’es même pas un vrai médecin. » Lui asséna-t-il d’un air satisfait, tapotant la poche intérieure de son vieux veston qui contenait la plus grande fierté, un diplôme de la faculté de médecine de Sis’Disotes, réputée la plus dure de tout le royaume et qu’il ne manquait jamais d’exhiber à la moindre occasion.
« Plus que toi et ton bout de papier. Moi au moins je n’ai jamais donné de sirop pour la toux pour soigner une jambe cassée. »
Son visage était déjà rouge, il vira au cramoisi alors qu’elle lui rappelait le fâcheux épisode qui avait entraîné sa chute auprès d’un des plus puissants Pères du quartier. Rendu furieux par le calme de son interlocutrice et les rires étouffés qui s’échappaient de l’assistance, Edher émit un cri qui ressemblait à un mugissement. Il tira un objet métallique de sa poche et se jeta sur elle, pistolet en avant. « J’te ferai regretter le jour où t’es sorti du ventre de ta mère et personne ici te pleurera! » Mais aviné comme il l’était, il trébucha et le coup partit, frôlant de peu la jeune femme et la balle alla se loger dans une poutre juste derrière elle. Maebel fût plus rapide que lui, dans un même mouvement, elle se leva, attrapa une des nombreuses seringues qu’elle portait cachée sous sa veste et la planta dans la cuisse de l’homme avant de le repousser, crochet en avant, prête au combat. Edher avait lâché son arme et regardait sa jambe d’un air hébété avant que cette dernière ne ploie sous son poids, sous l’action du puissant anesthésiant qu’elle lui avait injecté. « Qu’est-ce que tu m’as fait ?! C’est du poison ? C’est ça ?! » Il était assis à terre et secouait sa jambe engourdie, essayant vainement de retrouver des sensations et de se relever. « Elle est en train de me tuer devant vous et vous faites rien ?! » Edher s’adressait à la foule qui les observait sans intervenir, habitués à ce genre de scène. « Moi aussi vous m’devez la vie ! J’vous ai soigné pendant toutes ces années ! Regardez ce qu’elle m’a fait ! Ma jambe ! Elle m’a pris ma jambe ! »
Sans plus se soucier de l’ancien docteur, Maebel reprit place sur son siège, fixant du regard le patron derrière son comptoir et entamant un nouveau dialogue silencieux avant de poser sur la table une pièce d’argent, puis une seconde, faisant un signe de la tête en direction du médecin qui n’avait pas encore réussi à se relever. La serveuse qui s’était mise en retrait dès le début de l’altercation les fit glisser dans sa poche et alla chercher leurs verres avant de disparaitre dans l’arrière salle, alors que deux employés expédiaient dehors le médecin déchu qui continuait à la menacer du poing en l’abreuvant d’injures. Le calme revint peu à peu dans la salle mais ils continuaient d’entendre çà et là quelques chuchotements hostiles.
« Ça doit être affreux de vivre dans une ville où tout le monde vous hait. » murmura Amaury en soufflant sur sa cuillère pleine de ragoût, encore sous le choc des paroles d’Edher et de la rapidité de son hôtesse à se défendre. Des pensées diverses s’entrechoquaient dans sa tête mais c’était la seule qu’il avait réussi à formuler. Après quelques instants d’hésitation, il porta la cuillère à sa bouche et fût étonné de goûter à un plat délicat aux saveurs légèrement relevées. Un sourire naquit sur son visage et il mangea de bon appétit.
« Cet endroit est un taudis où on peut croiser quelques ivrognes échauffés, mais on y mange le meilleur fiitsha de la ville. » Elle avait sciemment ignoré sa remarque et but une gorgée d’un liquide jaune trouble peu engageant. Ça n’était ni l’heure ni l’endroit pour parler de cela. « Mais la bière est le seul liquide à peu près potable qu’il servent ici, quand elle n’est pas coupée. » Puis elle entama à son tour son repas, l’air absent.
En buvant une gorgée de ce qu’elle avait appelé bière, il fit une grimace. Elle était tiède, à moitié éventée et avec un étrange arrière-goût qu’il ne tenta pas d’identifier. Amaury n’osa pas imaginer les autres boissons proposées dans cette auberge. Il observa la salle avec intérêt, le nez au-dessus de son verre, se voulant le plus discret possible, mais l’épaisse fumée qui emplissait les lieux ne lui rendait pas la tâche facile. Autour de lui marins en permission, colporteurs, ivrognes, truands, chasseurs de prime, tous attablés autour d’un repas ou d’un simple verre. A son plus grand soulagement il ne vit aucun être ressemblant de près ou de loin à un adepte de la Korma. Si il restait ici, il devrait essayer de se fondre dans cette masse bruyante et crasseuse. Il tourna la tête vers Maebel qui finissait tranquillement son assiette. Elle n’avait pas sa place ici elle non plus, avec ses manières calmes, ses vêtements propres, de bonne qualité et ses cheveux parfaitement coiffés. Elle avait cette attitude noble et stoïque qui sied aux gens de haut rang. Pourtant, il n’arrivait pas à l’imaginer ailleurs, à un dîner mondain ou un gala quelconque. Le lourd crochet qu’elle portait au bout de son bras la rattachait inexorablement à cet endroit de perdition. Amaury se demandait comment elle avait pu perdre sa main. Ici peut-être ? Mais il lui semblait qu’elle lui avait dit qu’elle était avait été mutilée avant son arrivée aux Eaux Noires.
Un lourd objet atterrit soudain sur la table, manquant de faire tomber Amaury de sa chaise. Perdu dans ses pensées il n’avait pas vu l’homme entrer dans l’auberge et se diriger droit sur eux. « Avec les compliments de Steinn. » lança le nouveau venu, d’un ton enjoué, et il fallut à Amaury quelques secondes pour se rendre compte qu’il s’agissait de son sac.
« Ça aura été rapide. » constata simplement Maebel, plus préoccupée par le contenu de son verre que par le nouvel arrivant.
Sans y avoir été invité, l’homme tira une chaise vers lui et s’installa à la table, l’air satisfait. « Je suis le meilleur traqueur de tout Huicha, ma belle et crois-moi ça n’a pas été facile. Ces deux idiots avaient déjà commencé à refourguer une partie de leur butin et il a fallu que je négocie sec pour tout récupérer. » L’homme fit signe à la serveuse de lui apporter un verre. « C’est le grand patron qui paie ! »
« Steinn va être dans une rage folle quand il verra la note pour tes services. Mais j’espère que tu ne m’apportes pas un surcroît de travail.»
«Je travaille proprement, tu devrais le savoir depuis le temps. » Il gratifia la serveuse de son plus beau sourire alors qu’elle posait son verre sur la table et lui glissa une pièce dans le tablier, la faisant légèrement rosir. « C’est pas courant un type qui se balade avec des outils pareils dans le coin… D’où tu viens l’ami ?»
Amaury, revenu de sa surprise, fouillait fébrilement son sac, vérifiant ses outils et surtout une boite de bois sombre, dont la serrure, fermée par un petit cadenas, avait été brisée. Inquiet il ouvrit le couvercle mais constata avec soulagement que son précieux contenu s’y trouvait toujours. Il leva la tête quand l’homme l’interpella et il fut surpris de le voir porter une veste d’officier de l’armée royale, d’un vert sombre où brillaient de nombreux galons dorés. Mais à en juger par toutes les décorations hétéroclites qui l’ornait et les nombreuses reprises qu’avait subi ses habits, cet homme n’était pas un militaire. Il n’aurait pas su dire son âge mais il paraissait assez jeune avec son sourire assuré et ses yeux marrons, pétillants de malice. Ses cheveux sombres étaient retenus en arrière par un ruban de velours et son bouc soigneusement taillé lui donnait un air de poète, en contradiction avec les lourdes armes qu’il portait à la ceinture. L’avertissement de Maebel résonna dans sa tête et il ne sut quoi lui répondre.
« Tu lui as coupé la langue, ma belle ? » Interrogea l’homme en riant. « Tu pourrais au moins faire les présentations. Après tout, j’ai passé la journée à courir après son foutu sac.»
« Amaury, Keegan, dit le Traqueur, Keegan, Amaury… dit l’Horloger » répondit simplement Maebel en sirotant sa bière. « Il va rester chez moi un moment, je pense. » ajouta-t-elle devant l’air interrogatif du nouveau venu.
« Je rêverais que tu me dises la même chose, ma toute belle… » Murmura-t-il, un peu déçu par la froideur de la jeune femme, puis Keegan préféra aborder un autre sujet. « Il paraît qu’ils ont trouvé quelqu’un pour remplacer le Préfet Masil. Et celui-là risque de poser problème. »
« Les Pères s’en occuperont, comme tous les autres… » Peu intéressée par ces rumeurs, Maebel regardait Amaury contempler le contenu d’une boite un sourire tendre sur les lèvres.
« Celui-là, c’est différent, c’est la Korma qui l’envoie. D’après les bruits qui courent, c’est lui qui a traqué et ordonné l’exécution de la bande à Möner du côté de la Citadelle Pourpre. Il a fait pendre plus de quarante personnes en une journée et il y avait même des gosses dans le tas. C’est un dur qui ne se laissera ni acheter ni intimider. Il est là pour faire le ménage aux Eaux Noires. »
« La Korma ?! » À ces mots Amaury ferma le couvercle de la boite dans un claquement sec. « Je croyais que même les traqueurs de la Korma ne venaient pas jusqu’ici ! » Sa voix tremblait et il regarda Maebel d’un air implorant, s’éloignant imperceptiblement de Keegan.
« Holà, j’en connais un qui a des soucis avec les Gardes Pourpres on dirait…. » Keegan posa sa main sur l’épaule d’Amaury, le forçant à rester assis. « T’inquiètes pas, c’est juste mon surnom et pour le nouveau Préfet envoyé par la Korma ça ne sont que des rumeurs. Il ne peut pas être aussi pire qu’on le prétend. »

Suite – Chapitre 8

 

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