La Lijhline – Chapitre VIII

Chapitre VIII

 

« Docteur Edher Thilburt… Quel plaisir de vous rencontrer enfin ! Nous avons beaucoup de choses à nous dire.»

Assis sur une chaise inconfortable, Edher, pas encore tout à fait dessaoulé, regardait son interlocuteur d’un air méfiant. Après avoir été jeté hors de l’auberge, il avait tenté de trouver un nouvel endroit où étancher sa soif, mais son état et le manque d’argent était tel qu’il avait été refoulé de plusieurs autres tavernes. Il avait erré dans les rues, hurlant des insultes sans fin et menaçant la lune du poing. Ses pas avaient fini par le mener hors du quartier des Eaux Noires sans qu’il s’en rende compte. Et alors qu’il se soulageait sur l’escalier d’une petite maison tranquille, une patrouille de gardes l’interpella. Edher, toujours sous le coup de la boisson, s’était débattu comme un beau diable, jurant de plus belle, refusant d’obtempérer. Se croyant toujours protégé derrières les vieilles bâtisses des Eaux Noires qui séparait le quartier du reste de la ville, hurlant qu’il était intouchable, le protégé des Pères, il avait menacé les gardes des pires représailles si ils ne le laissaient pas partir. Mais il fallait plus que les menaces d’un ivrogne pour faire peur aux gardes qui l’avaient conduit au poste le plus proche pour le faire décuver en cellule. L’un des hommes, espérant probablement de l’avancement, avait pris soin de contacter le nouveau Préfet, qui n’avait pris ses fonctions que depuis le matin même, pour l’avertir qu’ils avaient arrêté un homme prétendant connaître les Pères personnellement. Ordre avait été donné d’amener au plus vite Edher au haut commandement. Il se trouvait à présent assis dans le bureau de l’ancien Préfet, face à un homme qu’il ne connaissait pas et qui ne lui inspirait rien de bon.

« Je me nomme Fihner Alk Dalmus. J’ai été envoyé à Huicha pour faire un peu de ménage par ici et vous me voyez plus que ravi de vous rencontrer, mon cher docteur Edher. C’était même inespéré ! » L’homme regardait Edher droit dans les yeux, sans ciller. Il avait l’allure d’un prédateur, prêt à fondre sur sa proie.

« On s’connait ? » demanda-t-il d’une voix pâteuse.

« Vous ne me connaissez pas mais moi je connais bien des choses sur vous. » Dalmus se pencha sur son bureau pour choisir quelques feuilles étalées devant lui. La tête sur le côté, Edher essaya d’imprimer dans quelques recoins de sa mémoire à quoi ressemblait cet homme, afin de pouvoir vendre cette information aux Pères lorsqu’il serait sorti. L’homme en lui-même n’avait rien d’extraordinaire. Il était très grand, sec et un peu voûté. Il n’avait pas l’air bien résistant et la présence d’une canne au pommeau usé, placée à côté de son bureau laissait à penser qu’il boitait. Ses cheveux, blonds et ternes étaient plaqués sur le sommet de son crâne mais plusieurs mèches rebelles retombaient devant ses yeux, indomptables, sa fine moustache était dans le même état que sa chevelure. Avec ses lunettes cerclées, d’une propreté douteuse, il avait l’air un petit bureaucrate engoncé dans un uniforme de parade, se voulant impressionnant. Lorsque Dalmus se redressa, les décorations qu’il portait sur sa longue veste de velours rouge cliquetèrent discrètement, retenant toute l’attention du docteur. Il en comptait au moins trois, décernées par la Reine en personne pour actes de bravoure et loyauté envers la couronne et une autre, plus discrète mais plus inquiétante, indiquant qu’il était un haut fonctionnaire employé par la Korma. Si la Korma se mêlait des affaires de Huicha, cela sentait mauvais pour lui, très mauvais même.

« Edher Simean Thilburt » La voix du Préfet ramena Edher à la réalité et il frissonna alors que le regard gris comme l’acier du Préfet rencontra le sien. Il y avait quelque chose d’inquiétant dans ses yeux. « Né à Tesd en 185 de l’ère Parezel, a obtenu de justesse son diplôme de praticien de l’université de Sis’Disotes, puis a travaillé en tant que médecin spécialiste à la clinique de Maryin avant de se voir retirer son permis d’exercer suite au nombre élevé de décès parmi ses patients. Avant la fin de l’enquête le concernant, a quitté la ville pour s’installer à Polnaem où il a exercé pendant trois mois avant de disparaître dans la nature, laissant derrière lui le cadavre d’une de ses patientes attaché sur la table de son cabinet, morte durant une opération qui, si je puis me permettre avait plus de la joyeuse boucherie que d’une ablation de l’appendice… »

« Je… c’est que… » Edher ne savait quoi répondre à ces accusations et ne comprenait pas où cet homme voulait en venir ni comment il pouvait autant en savoir sur lui.

« Et voilà que, par le plus grands des hasards, vous réapparaissez, le jour même de ma prise de fonctions dans cette ville. La photographie sur cet avis de recherche date un peu il est vrai mais les services de renseignement ne se trompent jamais quand il s’agit d’identifier un criminel en fuite. » Il avait tiré de la pile de feuilles sur la table un cliché fortement jauni et l’agitait devant le nez d’Edher. A en juger par le visage aux joues lisses et la chevelure un peu moins clairsemée, la photographie devait bien avoir plus de dix ans. « J’aime à croire que la Grande Déesse que je sers avec ferveur vient de me faire un magnifique cadeau en vous faisant croiser ma route, qu’en pensez-vous ? » Il s’était retourné pour contempler le seul tableau qui décorait la pièce. Il représentait une femme à la peau presque grise dont le regard noir et perçant inspirait la crainte. Ses deux mains vers le ciel étaient teintées du sang des cadavres qui gisaient à ses pieds. Telle était la Déesse qui servait la Korma, une déesse impitoyable envers ceux qui ne soumettaient pas à sa loi.

Edher ne semblait pas aussi réjoui que le nouveau Préfet et se tortillait à nouveau sur sa chaise, cherchant une sortie à ce cauchemar. Il aurait donné père et mère pour sauver sa tête et il sentait que l’homme face à lui attendait quelques informations en échange de sa clémence. Avec difficulté, le cerveau encore embrumé des vapeurs de tout l’alcool qu’il avait ingurgité, il leva les yeux vers lui. « Vous voulez quoi de moi ? »

« Je vois que nous parlons le même langage, mon cher… Mes hommes n’ont pas encore pu, malgré leurs talents et leur ténacité, pénétrer au cœur de ce quartier gangrené par le vice. » Dalmus s’était penché au-dessus du petit homme au point où il pouvait sentir son haleine chargée et l’odeur de crasse qui se dégageait de ses vêtements souillés. « Je veux tout savoir des Eaux Noires et des Pères… absolument tout »

« J’sais rien d’eux ! J’vous jure sur son Nom, qu’elle me foudroie sur place si c’est pas le vrai que je dis… » Le visage du vieux médecin était parcouru de tics nerveux. Il se savait en mauvaise position. Il n’y avait que peu de règles là-bas mais la première était de ne jamais parler de ce qui se passait dans le quartier en dehors de ses murs. Encore moins avec le nouveau Préfet de Huicha. Si la moindre information filtrait et que les Pères l’apprenaient, il ne donnait pas cher de sa peau. Mais l’homme face à lui avait l’air bien plus menaçant que ses anciens patrons alors qu’il le saisissait par le col pour le mettre sur ses pieds avec une force hors du commun.

« Tu avais pourtant l’air bien renseigné quand les gardes t’ont arrêtés, sale fils de … » Le Préfet avait changé de ton et le maintenait par le col de sa chemise, de façon à ce que seul la pointe de ses pieds touche le sol. Sous son apparence plutôt frêle il était d’une force surprenante. Sa voix était dure, pleine de colère. Il leva le poing pour le frapper mais interrompit son geste et le repoussa. Edher s’affala sur sa chaise en toussant alors que l’homme contournait le bureau en boitillant pour s’installer face à lui, soudain calme et maître de lui-même. « Je vous prie d’excuser ce petit instant d’égarement… La fatigue du voyage, voyez-vous. J’imagine que ce que vous avez dit aux gardes n’étaient que les élucubrations d’un pauvre ivrogne et que vous ne pouvez m’être d’aucune utilité. Hélas, avec un dossier tel que le vôtre, je suis au regret de vous annoncer que c’est la potence qui vous attends. Je me dois d’obéir aux instructions que j’ai reçues de la Reine en personne, nulle exception n’est possible. À moins que… »

« À moins que quoi ? » coassa Edher, une main sur la gorge. Il était acculé et la seule chose qui pouvait à présent le sauver était le bon vouloir de cet homme. « Dites-moi ! Je … je me rappelle… haha… Je connais les Pères, je peux vous dire ce que vous voulez ! Je peux vous être utile, j’ai mes entrées là-bas. Thadémus m’a à la bonne et Velkan aussi, ils ne peuvent pas se passer de moi ! Si vous oubliez ce qu’il y a marqué sur ces papiers je suis sûr que je peux vous être utile ! De toute façon la reine n’en saura rien, elle n’est pas là pour vérifier ! »

« Et bien … Tout le monde ici est capable de dire le nom de ces hommes, et je ne sais si je peux vous croire. Après tout, vous venez de me jurer sur le nom de notre Grande Déesse que vous ne les connaissiez pas et cette parole est sacrée. Mais comme vous venez des Eaux Noires … » Le Préfet prenait son temps, remettant ses papiers en pile sur le bureau. « Peut-être que…non, non c’est idiot. » Il se mit à rire en balayant de la main l’idée qu’il avait en tête.

« Dites-moi je vous en prie ! » Edher était suspendu à ses lèvres.

« Supposons que vous ne connaissez pas personnellement les Pères malgré ce que vous avez prétendu. Peut-être connaîtriez-vous quelqu’un qui les connaisse bien…Je sais que je ne peux pas attaquer les Eaux Noires de front sans essuyer de pertes considérables et mettre la ville à feu et à sang, alors peut être pourrais-je introduire un fruit pourri au milieu du panier, si vous voyez ce que je veux dire. Mais j’ai besoin pour cela de quelqu’un qui puisse aborder les Pères sans éveiller de soupçons. Un homme qui soit déjà dans la place et qui travaillerait pour moi…» Il regardait Edher avec intensité, un demi-sourire sur les lèvres.

« Moi j’peux ! » L’ancien médecin s’était redressé et frappa de son poing sur sa poitrine avec fierté. « J’ai été le médecin personnel des Pères et de leurs familles avant que cette saleté de Lijhline ne débarque dans le quartier et ne prenne ma place ! »

« Une … Lijhline ? » le Préfet leva un sourcil, mais resta impassible, laissant Edher parler tandis qu’il réfléchissait à ses plans.

« C’est pas une de ces créatures de légende, celle-là est bien réelle ! Une salope d’empoisonneuse, même ! Elle a débarqué un jour avec son petit air supérieur, ses flacons de plantes vertes et ses remèdes de bonne femme. Et sans demander à personne, elle s’est installée dans le quartier et elle a commencé à soigner les gens gratis. Elle a réussi à remettre sur pieds quelques-unes des filles de Velkan qui avaient attrapé une saleté ramenée par les marins. Ça a fait le tour des bordels et ils ont commencé à tous aller la voir. »

« Vous ne semblez pas l’apprécier… »

« C’est qu’une demi femme, une merdeuse sortie du caniveau qui joue au docteur ! Mais moi je vois clair dans son jeu, elle est là pour fonder une quatrième famille et prendre sa part sur le quartier, sinon comment vous expliquez qu’elle refuse qu’on la paie, à part en promesses ? »

« En effet, les promesses ne nourrissent pas son homme… et donc cette… Lijhline… travaille pour l’un des Pères ? »

« Elle travaille pour tout le monde et pour personne, c’est une manipulatrice qui est là pour mettre les hommes à genoux ! » Edher s’était levé et marchait de long en large dans la salle, faisant de grands gestes. Emporté par sa colère il parlait et parlait encore, entre détails sur la vie du quartier et théorie du complot, il ne savait plus ce qu’il disait, jusqu’à ce que le souffle court et la gorge sèche il finisse par s’affaler sur sa chaise, haletant et plein d’espoir. Au fil de son discours il s’était forgé la conviction qu’il allait regagner sa place aux Eaux noires et faire tomber celle qui avait précipité sa chute, et ce, grâce à l’appui du Préfet.

Ce dernier avait pris note de tout ce que le médecin pouvait lui dire, faisant crisser sa plume sur le papier. Il posa encore quelques questions et apporta quelques rectifications à ses écrits. Après avoir pressé son buvard sur l’encre encore fraîche il se leva, le visage traversé d’un large sourire. Il se plaça à côté d’Edher et tapota son épaule d’un geste presque paternel. « Merci, mon cher, vous m’avez été d’une grande utilité et je suis prêt à vous faire une faveur. »

Edher lui sourit en retour d’un air satisfait, mais son visage se décomposa quand le Préfet fit entrer un garde pour le raccompagner à sa cellule.

« Vous pouvez choisir l’heure de votre exécution, demain. Je vous conseille l’aube. Il parait que le lever du soleil sur la mer est magnifique… »

Une fois seul, Dalmus attendit quelques instant afin d’être sûr qu’Edher et le garde soient partis. Il relut ses notes éparpillées sur le bureau puis se leva, dépliant tout son corps pour s’étirer et se tenant à présent droit, l’air assuré. Il jeta d’un air désinvolte sa paire de lunettes sur le bureau et s’approcha du miroir installé de l’autre côté de la pièce. Se souriant à lui-même, il tira un peigne de sa poche et se redonna meilleure apparence, lissant ses cheveux en arrière avant de reformer les boucles de sa fine moustache. Il s’opéra comme une transformation dans son apparence et il n’avait plus rien du petit bureaucrate chétif qu’Edher avait vu quelques instants plus tôt. Il admira son reflet, bombant le torse et rajustant quelques décorations sur son habit. Satisfait, le Préfet tourna les talons et avança d’un pas assuré vers une tenture qui dissimulait une console de communication. Il s’installa confortablement devant le meuble et appuya sur un des boutons. Un grésillement se fit entendre au bout de quelques secondes. Dalmus saisit le combiné et donna quelques instructions à un interlocuteur inconnu.

 

Suite – Chapitre 9

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