La Lijhline – Chapitre IX

Chapitre IX

Le soleil, encore caché par de lourds nuages gris, commençait à peine à se lever. Cela faisait plusieurs semaines déjà qu’Amaury était installé chez celle qu’on surnommait avec peur la Lijhline. Son épaule était encore douloureuse mais il se rétablissait vite, et il commençait petit à petit à s’habituer à cette nouvelle vie auprès d’elle. Il avait pu retrouver son sac et ses outils mais le matériel lui manquait et il n’osait demander une faveur de plus. Elle n’avait changé en rien ses habitudes, certaines incompréhensibles pour lui, et semblait parfois oublier jusqu’à sa présence même. Parfois elle disparaissait des heures durant, sans un mot et lui passait ces heures de solitude à attendre son retour, le front collé à la vitre du premier étage, seul avec ses questions et il se demandait si elle se rendait compte de sa présence chez elle. Peut-être était-ce pour cette raison qu’elle continuait à partager son lit avec lui, alors que ceux installés dans le petit dispensaire étaient tous vides ? Quand il lui avait demandé pourquoi, elle avait secoué la tête et lui avait dit qu’il risquait plus dans ces lits que dans le sien. Il n’avait pas compris ce qu’elle voulait dire mais n’avait pas insisté, trouvant malgré l’incongruité de la situation, le lit très confortable et la présence de Maebel rassurante.

Ce matin-là, elle s’était glissée hors des draps bien plus tôt que d’habitude et était allée dans la petite cuisine pour faire sa toilette. Amaury avait ouvert les yeux, encore engourdi de sommeil. Il s’étira avec précaution et ferma à nouveau les paupières, écoutant les bruits qui venaient de la pièce d’à côté. Elle chantait. Il ne l’avait encore jamais entendu chanter et cela n’avait rien à voir avec le lugubre sifflement qui entretenait sa légende. Il prêta l’oreille plus attentivement et put discerner les paroles d’une comptine pour enfants. Sa voix n’était pas très belle mais elle chantait avec entrain. Entre ses paupières entrouvertes, il la vit retourner dans la chambre. Ses cheveux d’habitude regroupés en un large chignon bien serré derrière sa nuque flottaient librement sur ses épaules, retenus par deux peignes en os sculptés. Quelque chose d’autre avait changé. À la place de son crochet, il y avait un curieux gant de peau, grossièrement cousu et noué à son poignet par un gros ruban de velours bleu qui contrastait avec la robe toute simple, bien qu’un peu vieillotte qu’elle portait. Il semblait avoir été rembourré pour donner l’impression d’une vraie main. Cela n’avait rien à voir avec le costume qu’elle portait d’habitude et l’absence de ce crochet l’intriguait plus que tout. La suivant discrètement du regard, il la trouvait changée et cherchait à comprendre cette soudaine gaieté, elle qui avait toujours l’air si sérieuse et lugubre.

Sans un regard pour lui, elle avait ouvert grand les portes qui séparaient sa chambre de son cabinet et sorti un petit écriteau en bois peint d’une large croix noire de sous un des livres qui traînait sur une chaise. « Prière de ne pas mourir aujourd’hui, je ne suis pas disponible. » Amaury contempla le panneau quelques instants, se demandant si c’était une trace d’humour ou si elle était vraiment sérieuse dans sa requête. Il s’était redressé sur le lit, mais avant qu’il ne puisse le lui demander, elle avait pris son sac, jeté sa longue cape noire sur ses épaules et s’éloignait à grands pas. La main sur la poignée de la porte d’entrée, elle sembla soudainement se rappeler de la présence du jeune homme chez elle, elle revint dans la chambre. « Amaury, je ne rentrerai que très tard ce soir, n’ouvre à personne, même si ils hurlent et menacent de détruire la porte. Tu trouveras de quoi manger dans les placards… Ah, et trouve-toi de quoi t’occuper. » Puis elle tourna les talons et pris la route en sifflotant une nouvelle comptine.

Il était maintenant seul dans la maison, le dispensaire était vide depuis que Parn, à peine remis sur pied, avait été ramené chez lui par Steinn en personne qui ne s’était pas privé de déverser sur son fils une tempête d’injures, avant même qu’ils n’aient eu le temps de franchir le seuil de la porte. Amaury commença à errer parmi les livres et les collections hétéroclites de Maebel, complètement désœuvré. C’était la première fois qu’elle le laissait seul aussi longtemps. Durant ses autres absences il y avait encore Parn ou Keegan pour lui tenir compagnie. Après avoir pris un rapide petit déjeuner et s’être habillé, il ne savait déjà plus que faire pour s’occuper. Il regarda autour de lui et rassembla les quelques pièces de vaisselle qui traînaient çà et là dans la chambre pour les laver, puis entreprit de faire un peu de ménage, mais il se rendit vite compte que ranger la pièce était totalement exclu tant elle était encombrée. Il n’était pas encore midi et il n’avait déjà plus rien à faire. Las, il prit le premier livre qui lui tombait sous la main. La lecture n’était pas son fort, mais il se dit que cela le tiendrait occupé quelques temps, jusqu’au retour de Maebel. C’était un volumineux traité de chirurgie. Il se cala confortablement dans un des fauteuils et tourna les pages d’un air absent, repensant à tous les événements qui l’avaient amené en ces lieux. Les journées étaient toujours un peu agitées, beaucoup de patients, allant du simple coup de froid aux blessures plus graves, principalement causées lors de rixes ou de rapines ; mais à part Steinn qui s’était montré plus que menaçant envers eux, les gens qui entraient dans le petit dispensaire, étaient si ce n’est craintifs, au moins méfiants, et ne s’attardaient guère plus que nécessaire. Il n’avait pourtant pas eu une minute à lui pour reconsidérer sa situation. Le soir, après qu’elle eut fermé les portes à clé, ils s’asseyaient, à la lueur des bougies, autour d’une tasse de thé fumante. Un petit rituel qu’il appréciait énormément. La fine vapeur qui s’échappait du liquide ambré et les arômes délicats des fleurs de thé avaient des vertus apaisantes qui les laissaient aller à une certaine intimité. Tout en buvant leurs tasses, ils entamaient de longues conversations jusque tard dans la nuit, entrecoupées de silences bien plus longs encore. Il aimait l’écouter, cela lui rappelait les longues conversations qu’il avait avec Anaya alors qu’il s’occupait de réparer les petits automates du théâtre mécanique, bien que les sujets fussent totalement différents. Maebel parlait de médecine et de botanique avec passion, abordant parfois quelques sujets plus divertissants comme la littérature, mais jamais elle ne parlait d’elle. Elle était un mystère complet. Il n’en avait pas appris plus que l’histoire qui avait précédé son installation aux Eaux Noires. Qui était-elle vraiment ? Pourquoi était-elle ici ? Elle lui avait dit que tout le monde ici fuyait quelque chose, mais elle, qu’avait-elle put bien fuir ? Elle éludait ses questions ou gardait le silence, secouant simplement la tête. Amaury se doutait qu’elle gardait un secret bien plus grand que le sien. Heureusement, elle était un peu plus bavarde en ce qui concernait le quartier des Eaux Noires et à force d’interrogations, Amaury avait pu en apprendre un peu plus sur les trois grandes familles qui se partageaient le quartier, et sur les quelques règles fondamentales à sa survie.

Une gravure un peu trop détaillée d’une opération de l’œil le fit revenir à la réalité et il ferma le livre dans un claquement sec, légèrement dégoûté. Il fallait qu’il trouve autre chose pour s’occuper. C’est alors que son regard se posa sur une paire de lunettes grossissantes dont une partie était abîmée. Il les prit avec autant de délicatesse qu’un des petits jouets qui peuplaient l’atelier de son ancien maître d’œuvre et les examina. Il manquait une des molettes qui permettait de régler la lentille et la branche était pliée. Rien de bien compliqué pour lui. Il débarrassa la table où ils prenaient leurs repas et y posa sa sacoche, reprenant avec plaisir ses vieux réflexes. Il sortit ses outils un à un et les étala sur la table, dans un ordre presque martial avant de poser avec précaution l’objet à réparer, sur un petit carré de tissu blanc bien propre. Cela ne lui prit hélas que quelques dizaines de minutes pour remettre les lunettes en état. Et sa montre n’affichait que midi à peine. Maebel lui avait dit qu’elle ne rentrerait que tard et il avait encore toute un après-midi à passer. Soudain inspiré, il passa dans la pièce d’à côté et s’approcha de la grande cheminée qui occupait une partie du mur de la salle. Au milieu de bocaux remplis de choses dont il se refusait à identifier le contenu, il avait repéré une jolie petite pendule au cadran fendu dont le balancier était immobile. Les horlogers ne devaient pas courir les rues dans ce quartier et il se dit qu’il pourrait, en la réparant, montrer sa reconnaissance envers sa bienfaitrice.

L’objet était de toute beauté et contrastait avec le reste du décor. Amaury la ramena vite dans la chambre pour pouvoir l’examiner à la lumière de la baie vitrée. C’était une pendule en porcelaine assez ancienne, probablement datant d’avant les Parezel. Une épaisse couche de poussière la recouvrait entièrement, masquant une partie des dorures et il entreprit de la nettoyer avant de s’attaquer à son démontage. Au fur et à mesure qu’il retirait la couche de crasse accumulée au fil du temps, apparaissait de fines peintures aux couleurs tendres. Des fleurs multicolores entrelacées s’étalaient sur toute la petite pendule, rehaussées par un liseré doré. Mais ce qui le surprit le plus en dehors de la beauté et de la délicatesse du décor, c’était qu’elle avait été entièrement recollée. Le travail avait été fait avec beaucoup de précision et était quasiment invisible, mais la poussière avait légèrement noirci les craquelures et il y avait quelques éclats manquants qu’on avait habilement masqués avec quelques nouvelles fleurs peintes par-dessus.

Au milieu du feuillage, juste sous la trappe qui permettait d’accéder au mécanisme, à l’arrière de la pendule, s’étalait un nom calligraphié en lettres d’or, Pline Sigha’Jen et une date. Cela ne pouvait être la marque du fabriquant. Fouillant dans sa mémoire, Amaury se souvint que Maebel avait déjà évoqué ce nom. Pline… une amie peut être ? Il doutait qu’elle lui réponde si jamais il lui posait la question, mais ne perdait pas espoir. Il sentait que cet objet avait une grande valeur sentimentale pour Maebel. Peut-être serait-elle plus ouverte aux confidences lorsqu’il aurait remis en état cette petite pendule. Sûr de lui, il saisit un de ses outils et se mit au travail.

***

La nuit commençait à tomber lorsqu’il referma la trappe du mécanisme. Il avait eu bien du mal à la réparer, tant parce que son épaule ne lui permettait pas de se mouvoir correctement que par le triste état dans lequel était le mécanisme. Beaucoup de pièces étaient faussées, la tige du balancier avait été tordue, l’empêchant de bouger, et à en juger par la vitre fêlée et les petits éclats de porcelaine manquants, la pendule avait dû tomber et se briser. Était-ce en rapport avec l’arrivée de Maebel ici ? Amaury poussa un soupir las, se demandant si il aurait un jour les réponses à toutes ces nouvelles questions. Après l’avoir réglé sur sa propre montre, il reposa la petite pendule sur la table et la contempla, fier de son travail, avant de se rendre compte de l’heure avancée. Il se dépêcha d’aller la remettre à sa place sur la cheminée, se disant qu’ainsi elle serait la première chose sur laquelle Maebel poserait les yeux en rentrant, et rangea ses affaires, impatient de voir sa réaction.

Il lui fallut attendre deux heures encore avant d’entendre la porte de la maison s’ouvrir. Il attendit quelques minutes dans la chambre afin d’être sûr qu’elle ait vu son œuvre et vienne le féliciter, mais Maebel ne vint pas. Un peu inquiet, il se décida à la rejoindre et la trouva immobile, au milieu de la pièce, le regard fixé sur la pendule. Des larmes coulaient sur ses joues. Elle devait avoir senti sa présence car elle essuya rapidement son visage dans sa manche, mais ne le regarda pas. Elle murmura quelque chose qu’il ne put entendre et d’un coup se retourna et lui indiqua la porte. « Prends tes affaires et sors immédiatement de ma maison. »

Ça n’était pas la réaction à laquelle il s’attendait. Il ouvrit la bouche pour parler quand la porte de l’entrée s’ouvrit sur Keegan, le visage rayonnant, une lourde besace sur l’épaule. « C’est bon, j’ai trouvé de quoi nous faire un bon petit rep…. »

Comme aspirée par la nuit, Maebel se rua au dehors, le visage à nouveau baigné de larmes et disparut au coin d’une rue. Dans sa précipitation, elle avait bousculé le nouvel arrivant qui lâcha son sac dont le contenu se répandit au sol. Fruits, pain et fromage se dispersèrent au quatre coin de la pièce sans qu’aucun des deux hommes ne fassent un mouvement pour les rattraper, trop choqué par la scène.

« J’ai … j’ai juste réparé sa pendule… » Amaury regardait Keegan d’un air désespéré.

Ce dernier poussa un juron avant d’aller chercher la cape que Maebel avait laissé dans l’entrée. « Tu n’aurais pas dû. » Lui dit-il simplement.

« Mais pourquoi ?! Elle a peur de me devoir quelque chose ? Elle et ses dettes… » Amaury ramassa un des fruits qui avait roulé à ses pieds et croqua dedans, agacé. « À quoi peut lui servir une horloge cassée, de toutes façons ?! »

« Les aiguilles marquaient l’heure exacte de la mort de sa sœur. La pendule lui appartenait.  Maintenant si tu veux bien m’excuser, je dois aller la récupérer avant qu’elle n’essaie de se foutre à la flotte ! » Le Traqueur s’engouffra à son tour dans la nuit à la recherche de Maebel, espérant qu’il arriverait à temps.

Amaury mit quelques instants à réaliser les conséquences de son geste. Il resta silencieux, le regard allant de la pendule à la porte restée ouverte. Pline… Pline et Maebel Sigha’Jen. Petit à petit les pièces du puzzle s’emboîtaient, et pourtant plus il en apprenait, plus le mystère de la Lijhline s’épaississait. Il poussa un long soupir et alla fermer la porte avant de retourner vers la pendule. D’un geste assuré, il saisit le balancier et le tordit autant qu’il le put, bloquant le délicat mécanisme qu’il avait eu tant de mal à réparer puis il replaça les aiguilles à l’heure qu’il n’aurait jamais dû toucher, espérant ainsi effacer en partie son erreur.

 

Suite – Chapitre 10 (dernier avant parution )

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3 Comments (+add yours?)

  1. Tororo
    Nov 23, 2013 @ 16:24:32

    Ce chapitre m’a touché d’une façon toute particulière. J’espère à votre retour découvrir d’autres épisodes de l’histoire de La Lijhline.

    Reply

    • nylh
      Dec 05, 2013 @ 14:33:00

      Merci, ce chapitre est l’avant dernier que je publierais ici comme je m’y était engagée au début de la création de ce roman.Dix chapitres sur les vingt cinq que comptent la Lijhline. Pour la suite il faudra attendre la version papier. ^_^

      Reply

  2. Trackback: La Lijhline – Chapitre VIII | Les légendes d'Azcor

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