La Lijhline – Chapitre X ( le dernier en lecture libre )

Ceci sera le dernier chapitre en libre lecture que je proposerais pour ce tome. Aujourd’hui est à marqué d’une pierre blanche, j’ai enfin réussi à apposer le mot FIN en bas d’une de mes nouvelles. Je vais donc pouvoir passer à l’étape suivante qui sera je le crains toute aussi longue, celle de faire éditer ce premier volet. Il reste encore à passer par la case relecture et corrections diverses, puis trouver un(e) illustratreur(trice) pour la couverture. Mais là maintenant tout de suite je suis vraiment vidée…

Chapitre X

La nuit était froide et le vent venu de la mer s’était levé, glaçant jusqu’aux os les pauvres hères qui se trouvaient encore dehors à cette heure avancée. Mais ils n’étaient pas nombreux, quelques ombres dans la nuit qui pressaient le pas à la recherche d’un abri. La pluie viendrait bientôt et Keegan resserra sa veste autour de lui avant de se mettre à courir, espérant retrouver son amie avant la tempête. Son instinct le guidait vers le pont qui séparait le quartier des Eaux Noires de celui de la Pointe Verte, là où il l’avait retrouvé tant de fois, debout sur le parapet à regarder les eaux de la ville se jeter dans la mer. Sans se soucier que des gardes puissent la voir et l’arrêter, elle pouvait rester des heures ainsi, les cheveux au vent à contempler le spectacle que lui offrait la nature. Mais avec les nouvelles qu’il apportait mieux valait éviter de trop s’approcher des frontières du quartier. Les gardes avaient reçu des ordres très clairs du nouveau Préfet.

Il n’y avait personne lorsqu’il arriva, et les bourrasques de plus en plus violentes le firent frissonner, l’emplissant d’un sentiment de malaise. L’endroit n’était que faiblement éclairé et il distinguait à peine le pont, mais il avait l’impression que quelque chose n’allait pas dans ce décor. Il aurait dû la retrouver là, debout sur la murette. Sa haute silhouette vêtue de blanc se détachant de l’ombre, telle un spectre. Cela avait toujours été ainsi et il refusait d’accepter qu’il eût pu arriver trop tard. Pas lui, pas le Traqueur. Il entendit soudain un énorme bruit, venant de l’autre rive, comme si on avait jeté un objet lourd dans l’eau. Keegan sentit son cœur s’arrêter un instant. Il jeta la cape de Maebel, qui l’encombrait, et grimpa sur le pont, faisant fi de toute prudence. Le courant était trop fort pour qu’il puisse distinguer quoi que ce soit dans les eaux sombres de ce canal qui avait donné son nom au quartier. Ce que les Eaux Noires prenaient, elles ne le rendaient pas et il aurait été fou lui aussi de se jeter à l’eau pour la sauver. Porté par le vent, il vit quelque chose rouler à ses pieds. Un chapeau, un chapeau de soie noire, à la forme haute, comme celui qu’elle portait d’ordinaire. Il saisit l’objet avec méfiance, comme un animal qui pourrait attaquer et le retourna dans ses mains, incrédule. Il était arrivé trop tard et les eaux l’avaient engloutie. Keegan resta là un long moment sans bouger, refusant de se rendre à l’évidence, puis, la gorge serrée, il s’arracha à sa contemplation et retourna lentement sur ses pas, la tête basse.

Des bruits de pas et une voix, masculine, se firent entendre proche de lui, mais Keegan n’y prêta pas garde. Il serrait dans ses mains la seule chose qui lui restait de Maebel, indifférent à tout. Il avait déjà perdu beaucoup d’amis ici comme ailleurs, mais jamais il n’avait ressenti une telle perte. Sa cape traînait encore par terre, là où il l’avait laissée. Il allait pour la ramasser quand un inconnu, surgi de nulle part s’en empara. « C’est à vous ? »

« Non, c’est à moi. » Celle qu’il avait cru morte se tenait face à lui, à côté d’un homme à la haute silhouette, tout de noir vêtu, dont le visage anguleux à moitié masqué par son haut de forme lui était inconnu. Ce dernier sourit à Maebel et avec toute la délicatesse possible l’aida à passer le vêtement chaud sur ses épaules avant de s’incliner.

« Je dois vous laisser, je saurai retrouver mon chemin à présent. » Il s’inclina, lui offrant un baisemain. « Au plaisir de vous revoir un jour prochain, très chère Dame. » Puis il traversa le pont, sans même un regard pour Keegan, qui n’était pas revenu de sa surprise.

Sans un mot, Maebel alla s’asseoir sur la murette les pieds dans le vide. Elle fit un geste en direction de Keegan pour qu’il la rejoigne. Ce dernier se plaça derrière elle, les mains sur les hanches, prêt à exploser.

« À qui as-tu volé ce gibus ? » Elle lui tournait le dos et défaisait les deux tresses qui retenaient sa chevelure.

« C’est le … » Il la contempla un instant avant de se rendre compte qu’elle n’avait pas son chapeau quand elle était partie de la maison. Toute sa colère retomba d’un coup et soulagé, il jeta le couvre-chef à l’eau en riant. « J’ai cru un instant que je t’avais perdu. »

« Cela viendra bien un jour. » Une bourrasque s’engouffra dans sa coiffure, déroulant ses longs cheveux aussi sombres que la nuit, emportant le ruban qu’elle avait défait, faisant claquer sa chevelure au vent. Elle avait l’air étrangement calme, mais ses yeux étaient encore rouges des larmes qu’elle avait versées. « Je crois que si je n’étais pas rentrée dans cet homme toute à l’heure, ma course se serait achevée dans la mer. Mais cette fois encore il a fallu qu’un inconnu me demande de l’aide. La mort n’a pas envie de me voir. » Elle poussa un long soupir, chassant de son esprit ses mauvais souvenirs. « Pourquoi fallait-il qu’il touche à mes souvenirs ?»

« Il ne savait pas… D’ailleurs comment aurait-il pu ? Il a fallu que j’use de tous les stratagèmes pour que tu te confies enfin à moi. Et à chaque contrariété, à chaque non dit, je devais te courir après pour éviter que tu ne te jettes dans le canal.» Keegan s’était installé à ses côtés, mais résistait à l’envie de la prendre dans ses bras de peur qu’elle ne le fuie à nouveau.

« Il n’a pas à savoir et toi non plus tu n’avais pas à savoir. Mais c’est ainsi… Je croyais que je pouvais lui faire confiance, mais il est comme les autres. »

« Laisse-lui sa chance. Amaury est un type bien. Si tu le fiches à la porte, qu’est-ce qu’il va devenir ? Il ne pourra pas tenir ici, ça n’est pas son monde. Tu te rappelles comment il regardait ce masque et comment il parlait de sa douce ? Tu as dit que tu l’aiderais à tenir sa promesse. Si toi-même tu reviens sur ta parole, alors le quartier va partir en morceaux. »

« Si tu savais combien je suis fatiguée de lutter. Fatiguée de ce monde, de cette vie, de tout ce qui m’entoure. Je ne sais même plus pourquoi je suis ici. Cette vie n’a aucun sens. Je voudrais juste fermer les yeux et me laisser couler. Mais à chaque fois que j’essaie, une nouvelle âme croise ma route et je me sens obligée de l’aider. A ce moment, c’est comme si ils me tiraient la tête hors de l’eau et m’obligeaient à respirer, m’entrainant à nouveau dans un tourbillon sans fin. Tant de monde compte sur moi, sur la Lijhline, et je ne sais pas si j’en aurais encore longtemps la force. Ces souvenirs sont si douloureux, j’ai eu beau les enfouir au plus profond de moi, ils resurgissent sans cesse et c’est comme si une lame chauffée à blanc me transperçait le cœur. Keegan, je suis si fatiguée de vivre, mais j’ai fait une promesse… Oh, je voudrais ne jamais avoir rencontré Amaury. Tout ceci n’est que pure folie ! » Maebel s’était tut, soudain absorbée par un point invisible de l’autre côté de la rive et affichait un air absent.

« Tu crois vraiment qu’il aurait imaginé un seul instant une telle réaction de ta part ? » Keegan ne savait même pas si elle l’écoutait vraiment, mais il explosa, ne pouvant supporter de l’entendre parler ainsi. « C’est un horloger. Qu’est-ce que tu voulais qu’un horloger fasse d’autre que de réparer une horloge ?! A croire que tu cherches n’importe quel prétexte pour te convaincre que les gens sont pourris jusqu’à l’os ! Tu veux que je te dise ! Non seulement tu es la plus grande imbécile que tout le royaume ai jamais porté mais en plus tu es bornée et égoïste ! Tu te complais dans ton propre malheur. Tu construis des murs entre toi et le reste du monde mais que tu le veuilles ou non tu n’es pas seule ! Des gens comptent sur toi, mais tu comptes aussi beaucoup pour eux ! Et avant tout, tu comptes pour moi ! Tu crois que ça m’amuse de te rattraper à chaque fois que tu cours vers le fleuve ?! Que je ne me ronge pas les sangs à chaque fois que je te vois t’enfuir seule dans la nuit ! Un jour j’arriverai trop tard et tu seras morte ! C’est trop facile de fuir plutôt que de faire face à la réalité ! » Keegan sentait à nouveau la colère monter en lui et, après la peur qu’elle lui avait faite, il n’allait pas la ménager. D’un coup sec il la tira en arrière et la jeta sur son épaule. Maebel se débattit un peu, mais Keegan tenait bon. Il ramenait toujours ce qu’on lui demandait et il avait dit à Amaury qu’il reviendrait avec elle. Il en allait de sa réputation. « Ça suffit ! On rentre ! J’ai pas envie d’attraper la mort à me geler les fesses au bord de l’eau ! Et c’est bientôt l’heure de la ronde et je trouve que j’ai eu assez de sensations fortes pour cette nuit. »

« Je peux marcher toute seule. » L’équilibre de Maebel était assez précaire et elle détestait ne pas être maîtresse de ses actes, mais elle se sentait malgré tout un peu coupable d’avoir tant inquiété la seule personne qu’elle pouvait considérer comme son ami ici.

« Seulement si tu me promets de ne plus aller sur ce pont. Va regarder la mer depuis les quais autant que tu veux, mais ne retourne plus ici la nuit. J’ai des nouvelles qui viennent de la ville et elles ne sont pas bonnes pour nous. Ils ont pendu Edher. » Sans attendre sa réponse, il la reposa à terre, mais la retint par le poignet, de peur qu’elle ne s’enfuie à nouveau. L’orage se faisait entendre au loin, de plus en plus puissant, alors qu’une multitude d’éclairs zébraient le ciel. D’ici peu ce serait le chaos dehors et il leur fallait rentrer au plus vite. Ils étaient assez éloignés de l’Antre de la Lijhline, et le chemin le plus court passait par le territoire de Thadémus. Il leur fallait rester sur leurs gardes. Bien qu’elle lui eut été utile de nombreuses fois déjà, la présence de Maebel était tout juste tolérée par ce Père et il n’apprécierait pas de la voir s’y promener sans y avoir été invitée.

***

Les premières gouttes commencèrent à tomber alors qu’ils arrivaient sur la place, l’orage se déchaîna alors au-dessus de leur tête et le temps de la traverser, le ciel avait ouvert ses vannes et ils étaient trempés jusqu’aux os. Amaury était debout sous le auvent, son sac à ses pieds. Il avait relevé le col de sa veste pour se protéger du vent et de la pluie. Il avait fait ses bagages, comme elle le lui avait ordonné mais restait indécis, ne sachant où aller. Il était surtout inquiet pour Maebel. Elle avait l’air si bouleversé quand elle avait quitté la maison qu’il ne pouvait se décider à partir sans savoir si elle allait bien. Une bourrasque, plus forte que les autres le plaqua contre la porte, lui jetant des paquets d’eau au visage. Il pouvait entendre le vacarme des vagues au loin. Les lampadaires ne parvenaient pas à éclairer les alentours et Amaury eut bien du mal à distinguer les deux silhouettes, collées l’une contre l’autre qui traversaient la place à grand pas. Ça n’est qu’arrivés à l’extrémité du jardin qu’il les reconnut. D’instinct, il s’avança vers eux, mais se souvint des mots de Maebel. Il attrapa son sac et leur sourit, embarrassé. « Bon… je vois que vous allez bien… je vais y aller… »

« Sous ce déluge ? » Maebel avait ouvert la porte. « Si c’est pour te soigner d’une pneumonie demain… » Elle lui fit simplement signe en direction de la porte et rentra, sans se soucier de savoir si il la suivait ou non.

Indécis, Amaury regarda Keegan l’air hésitant. « Elle va bien ? »

« On peut dire ça comme ça. Rentre maintenant, une fois sec, j’aurais pas mal de choses à vous raconter. »

L’orage battait à présent son plein, écrasant ses paquets d’eau contre les carreaux, faisant trembler les murs, mais aucun des occupants de la maison ne semblait s’en soucier. Maebel était allée chercher serviettes et vêtements secs alors que Keegan s’affairait autour du poêle, grelottant de froid. Seul Amaury, debout au centre de la pièce ne savait que faire, les regardant se changer et préparer du thé, comme un vieux couple, répondant aux gestes de l’un sans que l’autre n’ait à parler. Amaury, désœuvré, laissa son esprit vagabonder, se demandant ce que Keegan avait bien pu lui dire pour qu’elle se calme, quand Maebel lui jeta une serviette au visage, lui ordonnant de se sécher lui aussi. Le feu brûlait à présent fort, dans le petit poêle, irradiant la pièce de sa douce chaleur.

Un silence gêné envahit la chambre dans laquelle ils s’étaient installés, une tasse de thé fumante entre les mains.

« Je m’excuse. »

Amaury faillit renverser sa tasse en entendant ces mots sortir de la bouche de la Lijhline. Il la regarda l’air ahuri, se demandant si il avait rêvé.

« Il y beaucoup de choses que tu ignores, et je ne te facilite pas la tâche. Je ne t’en dirais cependant pas plus sur ces choses, il s’agit de mes souvenirs, mon histoire, la raison pour laquelle je suis ici et je dois faire ce chemin seule. Mais toi, tu as une promesse à tenir, ta place n’est pas aux Eaux Noires… »

« Vous me chassez, alors ?! Pour une histoire de pendule ? » La main serrée sur l’anse de sa tasse, Amaury se sentait à nouveau empli de colère et de désespoir. Il n’avait nul part où aller et elle le savait.

« Ta place n’est pas aux Eaux Noires » reprit-elle, sans relever l’interruption.  «  Ce n’est qu’un lieu de passage. Tu as encore beaucoup de choses à apprendre avant de réussir à tenir ta promesse et sans ton maître pour te guider, cela ne sera pas facile. Il te reste plusieurs mois à tenir avant de pouvoir retourner à la Citadelle Pourpre. En attendant, tu peux utiliser l’étage pour en faire ton atelier, afin de ne pas perdre la main. Je te fournirai les matières dont tu as besoin, en échange, tu continueras à travailler pour moi. Si il te manque des outils je suis sure que Keegan pourra te les trouver.»

Encore une fois, Maebel avait décidé pour lui, l’enchaînant un peu plus à cet endroit. Mais l’idée ne déplaisait pas à Amaury. Ici il serait en sécurité pour travailler et peut être pourrait-il mettre en œuvre cette idée folle qu’il avait eu en voyant le lourd crochet de métal sombre qui pendait au bout du bras de Maebel. Il hocha la tête, pour conclure l’accord.

Elle se leva pour aller poser sa tasse sur la table avant de retourner auprès d’Amaury. Après être restée plantée quelques secondes devant lui, le regard sévère, elle leva la main et le gifla. « Et ne t’avise plus jamais de toucher à mes affaires sans mon consentement, ou je serais dans l’obligation de te mettre définitivement à la porte. » ajouta-t-elle devant son air ahuri, avant de disparaître dans la petite cuisine.

Keegan s’étira en baillant et sourit à Amaury. « Elle t’aime bien. »

« Drôle de façon de le montrer. » marmonnât-il en se renfonçant dans son siège, la main sur sa joue brûlante.

 

 

Advertisements

1 Comment (+add yours?)

  1. Trackback: La Lijhline – Chapitre IX | Les légendes d'Azcor

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s