La Lijhline – Chapitre VI

 

Chapitre VI

 

La journée passa avec lenteur, sans plus d’autres paroles échangées. Maebel surveillait l’état de Parn et quelques autres patients firent leur apparition la tenant occupée jusqu’au soir. Elle avait demandé à Amaury d’aller se reposer, mais c’était une diversion pour qu’il reste à l’écart. Trop d’yeux traînaient dans sa demeure et les rumeurs allaient vite. Il était autorisé à vagabonder dans la maison tant qu’il n’essayait pas d’entrer dans les pièces condamnées. Elle ne le connaissait que depuis quelques jours, mais lui accordait une certaine confiance, chose à laquelle il fût sensible et bien que son bras recommença à le lancer, il ne se priva pas de visiter la petite maison qu’elle occupait seule. Il fût un peu déçu. Mis à part les pièces du rez-de-chaussée, l’endroit était presque à l’abandon et la poussière recouvrait tout.
Dans ses premières heures la petite maison devait avoir fait la fierté de ses propriétaires. Quelques dizaines d’années auparavant, Huicha était un port florissant, attirant une foule de marchands et artisans en tous genres, venus profiter des avantages de ce carrefour commercial. Jour et nuit, des bateaux de toutes tailles, débarquaient leurs précieuses cargaisons sur les docks. Les marchands venaient directement négocier les prix sous les grands hangars qui faisaient la fierté de la ville. La richesse et la beauté de Huicha attirait nombre de familles, venues chercher un nouveau départ dans cette ville en perpétuel mouvement. Des quartiers entiers étaient sortis de terre, plongeant directement sur la mer. De tous, les Eaux Noires était le plus vaste, séparé du reste de la ville par un immense canal où passaient paisiblement les bateaux chargés des denrées venues de l’Est.
Mais l’expansion des chemins de fer et le développement d’une ligne aérienne, dont les grands dirigeables aux couleurs éclatantes passaient à présent sans bruit au-dessus de Huicha pour relier directement la Citadelle Pourpre à l’île de Ra’Hafleny avaient fini par ralentir l’activité du port. Peu à peu les grands armateurs avaient quitté la ville pour investir dans les nouveaux transports, et ceux qui étaient restés s’étaient installés sur les hauteurs, se rapprochant de la grande gare, nouveau poumon économique de la ville. Le grand canal qui reliait le port au reste du monde ne charriait plus que des détritus et parfois quelque cadavres. Il ne restait plus que les bateaux de pêche pour faire tourner le port. Les commerces avaient peu à peu fermé, ainsi que toutes les infrastructures essentielles. L’école avait clos ses portes en premier, suivie du petit dispensaire. La caserne de pompiers la plus proche évitait méticuleusement le secteur. Il en allait de même pour les patrouilles de gardes, laissant les derniers habitants des Eaux Noires à leur sort. La pègre avait fini par mettre la main sur tout le quartier, créant un petit état soumis à ses règles que les habitants de la ville comme les autorités prenaient soin d’éviter. C’était, au fil des ans, devenu une zone de non droit, le royaume des truands de toutes espèces, régi par ses propres lois. Même la Korma n’avait pas réussi à percer dans ces lieux.

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J’ai racheté des mines bleues….

.. Mais je n’ai toujours pas de scanner fonctionnant sous Wouinouit.

Extrait du chapitre XII de la Lijhline.

« Votre bras s’il vous plaît. C’est encore un prototype et je dois encore y travailler pour la rendre plus jolie, mais j’espère qu’elle sera plus confortable que votre crochet. » Il avait fait glisser son tabouret jusqu’à elle et tenait dans sa main une nouvelle prothèse, semblable à celle d’un squelette de métal munie d’une multitude de ressorts et de pièces plus petites les unes que les autres. Maebel écarquilla les yeux, incapable de prononcer un mot ou de faire un geste, laissant ainsi à Amaury la possibilité de fixer le membre artificiel à son bras. « Pour le moment elle n’est pas fonctionnelle à cent pour cent, mais je voulais vous la faire essayer. Elle vous plaît ? » Il la regardait comme un enfant qui aurait fait un beau dessin à son professeur, attendant quelques louanges. Mais elle ne savait pas quoi répondre. Cette autre main lui volait une partie de son identité, mais les intentions d’Amaury étaient plus que louables. Déglutissant avec peine, elle réprima l’envie d’arracher cette fausse main et la jeter par la fenêtre. « C’est … inattendu…. ». Puis elle détourna son visage, pour cacher son embarras et toutes les émotions contraires que ce cadeau avait fait naître en elle. Il n’avait pas le droit se répétait-elle en boucle alors qu’il resserrait quelques vis à l’intérieur de cette nouvelle prothèse, mais une autre partie d’elle même lui était reconnaissante de ce qu’il faisait pour alléger son fardeau. Un long silence s’installa entre eux, chacun perdu dans ses pensées.

La Lijhline – Chapitre V

Chapitre V

 

Steinn était resté encore un bon moment devant chez elle, à hurler après ses hommes, mais il n’était pas retourné à l’intérieur. Le calme était enfin revenu, pourtant Amaury se sentait toujours anxieux et jetait de fréquents coups d’œil en direction de la porte, s’attendant à tout instant à voir ce colosse la défoncer pour venir les tuer. On lui avait dit que le quartier des Eaux Noires était l’un des rares où les traqueurs de la Korma n’iraient pas le chercher, mais on avait omis de lui dire que sa vie n’y tiendrait qu’à un fil. Devinant son angoisse, Maebel le rassura à sa façon. « Tant que tu restes avec moi ils ne te tueront pas. Tu m’appartiens et ils ont appris à ne plus toucher à mes affaires. »

« Je vous appartiens ?! » Il ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire par là. Tous les événements récents se mélangeaient dans sa tête et il ne savait toujours rien d’elle à part son nom. « Qui … » Il allait ouvrir la bouche pour l’interroger sur ces hommes quand elle y coupa court.

« Tu sais cuisiner ? » Elle s’était installée à son bureau et griffonnait quelques mots dans ses registres. Sans lever la tête elle indiqua la porte de la chambre. « Puisque tu es debout, rends-toi utile. Va dans la cuisine et prépare nous quelque chose. Il y a des œufs et du pain sous l’escalier.»

Il avait fui, perdu tout ce à quoi il tenait, avait échoué dans cet endroit étrange où la vie des gens ne tenait qu’à une parole donnée, avait été attaqué, on lui avait volé toutes ses affaires, il avait manqué de mourir étranglé par un géant furieux et elle lui demandait de préparer le déjeuner ? Il se balança d’un pied sur l’autre, perplexe. Lui qui pensait s’être endurci durant sa cavale, qui avait dû traîner dans des quartiers de plus en plus sombres, qui s’était retrouvé mêlé à quelques bagarres et petit boulots louches, il était comme un enfant ici et avait tout à apprendre de la vie si il voulait survivre. Elle ne l’avait pas attaché, il pouvait toujours s’enfuir, mais la rapidité avec laquelle elle avait répondu à l’attaque et sa dextérité à manier cet énorme crochet qui lui servait de main ne lui laissait présager rien de bon si il tentait de lui fausser compagnie. Une partie de lui voulait fuir, mais une autre était de plus en plus intrigué par cette femme au caractère implacable. Il voulait en apprendre plus sur elle, sur ce qui l’avait amenée à venir se perdre dans cet endroit de fous. Son maître lui avait dit de ne revenir que dans un an et il lui restait encore plusieurs mois avant de pouvoir rentrer chez lui. Il n’avait nulle part où aller. Dans un soupir, il lui obéit et se rendit à la cuisine, dont la porte donnait directement dans la chambre.

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La Lijhline – Chapitre IV

Chapitre IV

De violents coups furent frappés à la porte, coupant court aux réflexions d’Amaury. Sans se départir de son calme, la jeune femme se leva et passa une robe de chambre posée sur le dossier d’un des fauteuils. Elle se tourna vers Amaury et hocha simplement la tête dans sa direction. « Reste là et ne fais pas de bruit. Je t’appellerai si j’ai besoin de toi. » Les coups redoublèrent, de plus en plus pressants mais elle ne se dépêcha pas pour autant. Elle poussa la porte de la chambre, laissant apparaître une seconde pièce. De lourdes tentures noires masquaient les fenêtres, plongeant l’endroit dans la pénombre, mais elle avait l’air plus grande encore que la chambre où il se trouvait. De part et d’autre étaient disposés des lits et de nombreuses étagères remplies de bocaux et d’instruments divers, dont le métal impeccablement astiqué brillait sous la lumière de la veilleuse qui brûlait sur un bureau de bois sombre placé juste à côté de la porte. En refermant derrière elle, elle lui adressa un nouveau sourire, respectant sa part du marché. « Mon nom est Maebel… mais ici tout le monde me surnomme La Lijhline. »

À la porte d’entrée les coups montaient en intensité, ainsi que les cris. Elle déverrouilla le battant, le crochet en avant, au cas où, mais elle savait bien que personne ici n’oserait l’attaquer, sa maison avait été déclarée zone neutre par les Pères, les chefs des trois grandes familles truandes, qui se partageaient le contrôle du quartier des Eaux Noires. Ils avaient trop besoin d’elle, seul médecin à la ronde qui ne soit pas un charlatan ou un obscur élève chirurgien en manque de cadavres pour s’entraîner. Elle augmenta la lueur de la veilleuse, illuminant la pièce et ouvrit grand la porte, laissant entrer deux hommes qui en soutenaient un troisième. Tous trois étaient souillés de sang, mais un seul paraissait sérieusement blessé. D’un geste, elle tira un grand drap sur un des lits et leur ordonna de l’y allonger. Ils étaient jeunes, à peine sortis de l’enfance mais ils connaissaient la rue et ses dangers depuis bien longtemps.

« C’est les gardes de la milice ! Ils nous sont tombés dessus alors qu’on était à la limite du quartier. Tout s’était bien passé jusque-là et on était en train de rentrer. Y’en a deux qui nous ont coursé jusqu’au Quai de la Lampe, on a cru pouvoir les y semer, ils vont jamais plus loin que le pont. On était presque arrivés au bout du quai quand ils ont sorti leurs armes et ont tiré. Il y en a un qui a eu Parn et… » Le plus âgé des deux parlait d’une voix hachée, à bout de souffle.

Elle leva simplement la main pour le faire taire. Elle ne voulait pas entendre ses explications, ne pas être complice de ses secrets. Elle les soignait et les renvoyait chez eux. C’était la règle qu’elle avait imposée au fil du temps. L’autre était comme tétanisé, regardant avec horreur les bocaux emplis de restes de corps humains qui trônaient sur la grande cheminée au fond de la pièce, à côté d’une petite pendule de porcelaine ancienne dont les aiguilles étaient arrêtées.

Tant de rumeurs circulaient sur elle, sur la Lijhline, figure mythique de l’ancien culte dont le sifflement pareil à celui des oiseaux de Bahn, dévoreurs de carcasses, annonçait la venue. Divinité des morts, cherchant sans cesse une nouvelle âme à emporter, d’après les légendes, elle pouvait d’un regard ôter la vie des pauvres hères qui croisaient son chemin. Bien qu’elle n’ait de Lijhline que le surnom, tout comme cette ancienne divinité, Maebel était respectée de tous, mais par-dessus tout, crainte.

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La Lijhline – Chapitre III

Chapitre III

« Nous n’étions que des enfants quand nous nous sommes rencontrés. Ou devrais-je dire, quand elle est entrée dans ma vie. J’avais treize ans et j’étais alors apprenti chez Maître Valius, le meilleur créateur d’automates de toute la Citadelle Pourpre, peut-être même du royaume. Un vieil ami de mes parents. Il était si réputé que même la famille royale lui passait commande, il en était devenu leur fournisseur officiel. Tous les enfants Parezel avaient au moins eu un jouet de sa maison. » Il sourit avec fierté, perdu dans ses pensées. « J’étais un peu paresseux, mais j’avais heureusement une grande facilité d’apprentissage et toutes ces merveilles me fascinaient. J’avais hâte de pouvoir à mon tour fabriquer mes propres automates et recevoir les applaudissements de toute la haute société. Mais j’étais encore loin de l’égaler. Je ne sais si j’y arriverai un jour…. Et pourtant il le faudra bien. » Ajouta-t-il comme pour lui-même. Il serrait sa tasse à présent vide et contemplait les pétales de la fleur de thé qui commençaient à se recroqueviller sur eux même.

« Maître Valius était quelqu’un de bien, un peu trop strict à mon goût, mais d’une patience à toute épreuve. Après plusieurs années passées à ses côtés, j’avais acquis assez de savoir et d’autonomie pour qu’il m’envoie en mission, réparer ses chers automates. Il me chargea de la maintenance du théâtre mécanique qui trônait au milieu du parc des Saunes Rouges. La poussière des allées avait tendance à gripper leurs délicats mécanismes et le propriétaire du théâtre ne pouvait se permettre d’annuler une seule représentation pour apporter ses acteurs miniatures à réparer. Je n’ai jamais aimé cet homme, il ne m’inspirait aucune confiance. Möner était pourtant quelqu’un d’affable qui s’entendait avec tout le monde, mais il y avait quelque chose de faux chez lui bien qu’à l’époque je ne m’en étais pas soucié plus que ça. J’évitais juste de trop discuter avec lui et lui allait vaquer à ses occupations pendant que j’étais occupé au théâtre, après le spectacle. Et puis un jour, elle s’est assise juste à côté de moi alors que je m’acharnais à réparer le bras d’un des jongleurs. Je ne l’ai pas entendue arriver et quand j’ai baissé les yeux, je me suis retrouvé nez à nez avec cette gosse, perdue au milieu de ses dentelles et qui me regardait avec la même intensité que si elle essayait d’aspirer mon âme. » À ce moment du récit, il ne savait plus pour qui il parlait. Il se laissait envahir par le flot de ses souvenirs.

« Nous n’étions pas du même monde, cela se voyait au premier coup d’œil, elle riche et puissante au-delà de ce que j’aurais pu imaginer à cet instant et moi simple apprenti devant gagner son pain. Nulle part ailleurs qu’à ce petit théâtre, nous n’aurions pu nous croiser. Il y avait beaucoup de gouvernantes qui amenaient leurs petits protégés assister au spectacle, ça leur laissait un peu de répit, mais après une ou deux représentations, elles ne revenaient plus. Les gosses de riches se lassent vite. Mais elle non, et nous nous sommes revus, presque toutes les semaines. Elle venait me voir à la fin du spectacle et s’asseyait par terre sans se soucier de ses belles robes et me regardait réparer mes automates. Elle ne parlait pas beaucoup au début, me lançait deux ou trois piques auxquelles je répondais. J’ai eu beau essayer de la chasser plusieurs fois, elle restait, l’air bravache et me posait toujours plus de questions sur leur fabrication. Je lui répondais du mieux que je pouvais et au fil du temps nos conversations se sont étoffées. Je ne voulais pas l’admettre mais j’attendais avec impatience ce jour pour la revoir. Nous savions que nous n’avions que peu de temps pour parler alors c’était un flot de paroles discontinues, mêlé de nos rires. Elle m’apportait des livres et des petits présents qu’au début je refusais, j’étais fier et je ne voulais pas de sa charité, mais elle m’a simplement dit que le plus beau cadeau que je lui faisais c’était de la traiter comme un être vivant et pas comme une poupée de porcelaine. Je n’ai pas trop compris sur le coup. Cela a duré pas mal de temps, des années même, mais hélas Möner a commencé à se poser des questions et quand il apprit qu’elle était une Parezel, il a changé radicalement d’attitude envers moi. Il n’était jamais bien loin quand elle venait me voir, l’observant avec un mélange de rage et de convoitise dans les yeux. Je ne comprenais pas pourquoi et ça m’était égal, tant qu’elle était près de moi. Puis un jour… » Il prit une profonde inspiration, essayant de rassembler son courage pour raconter tous les événements qui l’avaient amené à fuir la capitale. Les souvenirs lui pesaient et pouvoir enfin en parler après tout ce temps était un réel soulagement.

« Anaya était très triste ce jour-là. Elle m’avait dit que les devoirs de la cour étaient de plus en plus lourds à supporter. Elle ne viendrait plus aussi souvent. Elle en avait les larmes aux yeux. Je me suis alors souvenu de notre toute première conversation, des années plus tôt et je lui ai promis qu’avant qu’elle ne monte sur le trône, je lui construirai cet automate de danseuse qui la faisait tant rêver. J’avais déjà commencé à y travailler plusieurs années auparavant, aidé par Maître Valius, mais je voulais lui faire la surprise. Cela sembla lui remonter le moral et nous avons encore beaucoup parlé de ce projet de ballerine mécanique. Elle m’a souri tristement et, pour la toute première fois m’a embrassé. Un baiser aussi léger qu’une caresse que je ne pourrai jamais oublier. Sa gouvernante est passée par toutes les couleurs possibles mais n’a rien dit. Je voyais bien qui si elle avait pu m’étrangler elle l’aurait fait à la seconde, mais au lieu de cela elle la pressa juste de rentrer car il se faisait tard.

Elle venait de quitter le parc quand Möner s’approcha de moi. Il me regardait ranger mes outils d’un air détaché et fit un petit geste en direction de l’allée où elle avait disparue. « Je me demande ce qu’une jolie fille comme ça peut bien faire toutes les semaines ici. Ça fait combien de temps que je la vois traîner dans le coin ? Trois ans ? Quatre peut être ? Et c’est pas que pour mon spectacle on dirait. »

« On discute. Elle aime les automates. » J’essayais de couper court à la conversation, encore troublé par son baiser, mais Möner avait une idée en tête. Il posa sa main sur mon épaule d’un air paternel et se mit à me parler à voix basse.

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La Lijhline – Livre VI – Chapitre II

Chapitre II

La nuit lui parut interminable et c’est à peine s’il osait respirer, sentant à chacun de ses mouvements la pression de cette arme inconnue, aux arrêtes tranchantes, contre sa cuisse. Elle ne bougeait pas beaucoup mais son visage se contractait à chaque fois qu’il tournait la tête vers elle pour l’observer. Qui était-elle ? Que lui voulait-elle ? Tant d’autres questions tournaient dans son esprit. La lampe qui brûlait à ses côtés n’éclairait qu’une partie de la pièce, mais il put examiner en détail certains objets insolites qui ornaient le mur le plus proche, lui donnant quelques maigres indications sur l’inconnue allongée à ses côtés. Les livres dont il parvenait à déchiffrer tant bien que mal les titres traitaient principalement de sciences et de médecine et le scalpel dans sa main lui confirmait qu’elle devait être praticienne, bien que cela le surprenne de la part d’une femme. Comme beaucoup de ces métiers nécessitant de hautes études, les sciences médicales étaient réservées aux hommes, laissant les femmes n’occuper que des postes annexes et peu qualifiés comme assistantes ou sages-femmes. Peut-être tout cela appartenait-il à son compagnon ? Mais il ne trouvait nulle trace d’une présence masculine dans la chambre si ce n’est un vieux chapeau haut de forme qui devait avoir connu des jours meilleurs ; et la façon dont elle avait parlé plus tôt à cet homme lui indiquait qu’elle devait avoir un fort caractère, très indépendant, ce qui ne devait pas être du goût de tous.

Le premier rayon du soleil traversa la mince fente entre les rideaux tirés, rampant lentement sur le parquet jusqu’à atteindre le lit, glissant sur les draps jusqu’à toucher ses occupants. Comme une caresse, il se posa sur la joue de l’inconnue et elle ouvrit les yeux. Il fut saisi par leur couleur, d’un vert aussi pâle que les bourgeons de moelka et parsemé de paillettes d’or. Il l’avait trouvée quelconque alors qu’il la regardait dormir, mais ces yeux illuminaient son visage, le rendant à la fois fascinant et inquiétant. Elle s’étira en silence et se leva, dans un bruissement de tissu, laissant retomber sur ses jambes la longue chemise de nuit de voile noire qu’elle portait. Mais ça n’était pas la transparence du vêtement, contrastant avec la blancheur de son corps, qui le choqua, mais cet étrange crochet de métal noir qui prolongeait son bras droit, donnant à sa silhouette pourtant fine une certaine lourdeur. Ainsi ce qu’il avait pris pour une arme coincé entre eux deux était une prothèse, et à en juger par la qualité, elle ne devait pas rendre beaucoup de service à sa propriétaire. Le métal avait été forgé à la va-vite et le mécanisme qui permettait au crochet de saisir des objets était si sommaire, maintenu par des ressorts mal tendus qu’il se demanda comment elle pouvait accomplir la moindre tâche sans se blesser ou briser ce qu’elle touchait.

L’objet était lourd, taillé grossièrement et semblait bien disproportionné sur ce bras fin. Mais elle le bougeait avec aisance alors qu’elle traversait la pièce pour ouvrir grand les tentures qui masquaient la baie vitrée, inondant la chambre de lumière. Elle regarda dans sa direction, sans la moindre expression sur le visage et il senti son cœur s’arrêter de battre. Qu’allait-elle faire de lui ?

« Du thé ? » Sans attendre sa réponse elle commençait à s’affairer autour du poêle, ranimant les braises pour ramener un peu de chaleur dans la pièce.

C’était bien la dernière chose à laquelle il s’attendait et il ne put que hocher la tête. Il se redressa avec lenteur, essayant de ne pas bouger son bras blessé et passa ses jambes par-dessus le lit pour s’asseoir.

« Ne te lève pas. Ça a déjà été assez dur comme ça de te remettre au lit, je n’ai pas envie de recommencer. » Elle avait quitté la pièce par une petite porte qu’il n’avait pas encore remarqué, et d’où s’échappaient des bruits d’eau et de vaisselle.

Il se tint tranquille, incapable de se décider sur les intentions de cette femme. Pour le moment, mieux valait lui obéir. Il ferma les yeux un instant, essayant de calmer les battements de son cœur et pris une profonde inspiration. « Je.. » Sa gorge était sèche et il aurait tout donné pour un verre d’eau fraîche. Comme si elle avait deviné ses pensées elle était revenue auprès de lui et lui tendit un verre, coincé dans son crochet, ainsi que deux comprimés qu’il hésita à prendre, mais devant ce visage sévère, il ne put que prendre ce qu’elle lui tendait. Il avala les cachets et but avec reconnaissance. Une fois sa soif apaisée, il reprit un peu courage. « Je m’appelle Amaury … Merci … de m’avoir sauvé. » Puis il ajouta à voix basse. « Enfin je crois. »

« Je me fiche de ton nom. » Elle s’était installée dans un des fauteuils bas qui formaient un minuscule salon dans un angle de la pièce et l’observait, sans se soucier de la nudité qui transparaissait à travers le mince voile qui recouvrait son corps. Au bout de longues minutes de silence que seul le bruit de la bouilloire venait troubler, elle lui adressa à nouveau la parole. « Que fuyais-tu ? »

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Livre VI – La Lijhline – Chapitre 1

Chapitre I

Quelque chose l’avait tiré de son sommeil. Un son, un sifflement qu’il avait déjà entendu, puis à nouveau le silence, pesant comme une chape de plomb. Il y avait quelqu’un près de lui, il le sentait, mais il n’avait pas la force d’ouvrir les yeux. Il était confortablement installé et il avait chaud, cela lui suffisait pour le moment. L’intrus ne lui parut pas menaçant, c’était une présence apaisante et silencieuse. Il tenta de bouger le bras pour toucher cet inconnu, les yeux toujours clos, mais une vague de douleur l’envahit, si violente qu’il sombra à nouveau dans l’inconscience.

***

Il ne reprit connaissance que bien des heures plus tard. Un pâle rayon du soleil d’hiver lui caressait la joue, le forçant à ouvrir les yeux. Sa vision était un peu floue, mais il commença à distinguer les formes qui l’entouraient. Il essaya de comprendre dans quel endroit il se trouvait. L’agencement de cet endroit lui parut étrange, comme si on y avait mélangé toutes les pièces d’une même maison. Le lit dans lequel on l’avait installé occupait le centre de la chambre. Il avait du mal à bouger la tête et n’entrevoyait que la partie qui se trouvait près de la fenêtre. Il voyait des fauteuils, bas et usés par le temps, croulant sous des piles de journaux et de livres. À côté d’un poêle qui diffusait une douce chaleur, une table recouverte d’une nappe de dentelle où trônait une monumentale bouilloire nemestienne, dont le métal poli renvoyait un reflet déformé de tout ce qui l’entourait. Une tasse encore fumante, posée sur la table, indiquant que son propriétaire ne devait pas être loin. Une lourde cape de velours noir doublée de satin d’un blanc éclatant traînait à même le sol. C’était un empilement d’objets et de livres qui recouvraient tous les murs jusqu’aux plafonds. Le parquet, bien entretenu était couvert d’un tapis un peu défraîchi aux motifs qui lui évoquait les richesses des grandes demeures de l’Est et qui contrastait avec la vue que lui offrait la baie vitrée dont les tentures avaient été ouvertes. Au dehors le paysage était lugubre et teinté de gris. La pluie s’était arrêtée de tomber, laissant la place à un brouillard dense. Roulant avec précaution sa tête sur l’autre côté, il vit que la porte était entrouverte. Des bribes d’une conversation lui parvinrent. Il distingua deux voix, l’une féminine qui semblait avoir du mal à contenir son irritation et la seconde, masculine, dont les accents plaintifs sonnaient faux. Il se redressa du mieux qu’il put et tendit l’oreille.

« … J’vous assure que j’peux pas faire autrement ! Si les filles ne travaillent pas, ils vont me…»

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